#23 - Le messie

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Cette histoire débute en 1984, aux confins de mes premiers souvenirs. Je fêtais alors mon 4e anniversaire, le 24 Novembre. Pour l'occasion, j'avais eu le droit à un gâteau à la poire. Je n'aimais pas la poire, pas plus que les champignons. J'étais un enfant très difficile d'un point de vue culinaire. Par contre, on m'avait offert une boîte de Lego, une station-service. J'adorais ça. Au Noël suivant – je n'avalais déjà plus vraiment ces histoires de Père Noël - j'en obtins davantage. C'était une boutique de vélos et une boîte de Lego "Basic", en d'autres termes le début de toutes les possibilités de combinaisons.

Mes parents m'ont longtemps raconté que j'étais un enfant très sage. Tellement sage que parfois même, mon père accourait dans ma chambre, effrayé par le silence, pour s'assurer que rien ne s'était passé de fâcheux. Mais silencieux ne veut pas dire sage. Je ne faisais que jouer aux Lego dans ma chambre, calmement, parce que plus que tout j'aimais construire et créer.

Au-delà des assemblages originaux, je construisais des véhicules impossibles, des bases spatiales imaginaires, des châteaux multicolores. Dans mes regrets, restait un zoo que j'avais souhaité parfait et que je n'avais pu achever, faute d'animaux à y faire figurer et de pièces de même couleur. Rapidement je me mis à ne plus réclamer que ça, comme une obsession. Sitôt une construction terminée, il me fallait la démonter pour repartir de zéro. Parce que la quantité de briques dont je disposais était trop limitée pour laisser libre court à mes envies de construction. Rien de tout ceci n'était très original, mais pour l'enfant que j'étais, c'était particulièrement divertissant.

Damien lui, fêtait son anniversaire tous les ans à la fin du mois de juin, juste avant les vacances scolaires. Il avait droit à toutes sortes de fruits colorés sur ses gâteaux. Lors de ses anniversaires, il faisait tout le temps beau. Tous les ans, on pouvait ainsi jouer aux "jeux de piste" organisés par ses parents. Marcher, observer, chercher des bandeaux de tissus indiquant une étape, chercher le petit papier caché contenant une énigme, résoudre l'énigme, et progresser. J'adorais ça, au moins autant que construire.

A la fin du mois de Novembre, durant mes propres goûters d'anniversaire, il pleuvait ou c'était tout comme. Alors au lieu des jeux de pistes, nous restions enfermés. Jouer aux Lego ou regarder des films, c'était notre programme. Au fond de moi, malgré ma chance incroyable, j'étais jaloux de ces enfants de l'été.

L'année 1991, à l'occasion de son 11ème anniversaire, Damien avait un nouveau jeu dans son salon. Un jeu-vidéo qui portait le nom de Super Mario Bros. J'avais déjà joué à quelques jeux-vidéo. J'appréciais ce divertissement, mais c'était un peu toujours la même chose. A l'exception du jeu Digger, qui avait plusieurs tableaux, tous les autres se contentaient d'un écran unique. Ils n'avaient rien d'autre à proposer. Mais Digger était extrêmement difficile, bien qu'il fût possible d'y progresser, j'y échouais régulièrement. J'appris beaucoup plus tard que sur l'ordinateur de l'exploitation familiale, il tournait en effet à une cadence surélevée.

Le jeu de Damien, outre la couleur, avait quelque chose de bien particulier. Quand on déplaçait Mario sur la droite, de nouveaux éléments apparaissaient. Contrairement à tous les jeux-vidéo auxquels j'avais joué jusque-là, Mario pouvait dépasser le bord de l'écran. Il n'y avait pas vraiment d'énigmes mais il fallait avancer, observer, chercher dans les blocs, jusqu'à arriver au drapeau final et valider l'étape. L'intégralité du jeu nous était dévoilée derrière cette perspective, comme un jeu de piste virtuel sans limite, sans besoin d'organisation, de goûter d'anniversaire et sans pluie. Les possibilités étaient devenues infinies.

Au noël suivant, je n'avais donc qu'un seul souhait. Je voulais rejouer à Super Mario Bros 2 ! Sûrement à cause de campagnes publicitaires menées dans le Journal de Mickey, que je lisais alors assidument, je m'étais trompé de cible entre-temps. Ces publicités étaient probablement dépourvues d'écrans du jeu. J'avais oublié que c'était au tout premier Super Mario Bros, et non au second, que j'avais joué l'été précédent. Pour une fois que je réclamais autre chose que des Lego, mes parents acceptèrent de m'offrir ce cadeau impensable. Je n'en revenais pas.

Manette au poingOù les histoires vivent. Découvrez maintenant