#15 - Ô temps ! Suspends ton vol...

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"L'enfance est ce que nous passons toute notre existence à essayer de retrouver."
William Coryn, chargé de l'adaptation du film Hope Flows de Forrest Whitaker, renommé en français Ainsi va la vie.

Allegro

Je pourrais introduire cette nouvelle identiquement à une autre. Je me contenterais de résumer les faits. Ma mère a longtemps considéré les jeux-vidéo comme un jeu d'enfant. C'est l'excès dont je faisais preuve envers ma grande passion qui la rendit réticente, plus que le média en lui-même. Femme de modération, très ouverte d'esprit, elle goûte à tous les plaisirs que peut offrir la vie. Mais sans déraison.

Du côté paternel, l'affaire était bien différente. Mon père en effet, a toujours été un grand passionné. De ma mère bien sûr, en tout premier, mais aussi de pèche, de chasse, de films de guerre et de musique... Chaque passion fut vécue avec application, sans compter le temps qu'il leur consacrait. Ce temps qui défile ainsi, nous les passionnés, ne le voyons jamais passer. Le temps qui passe est l'ennemi juré du passionné. Au paroxysme de cette frustration, chaque anniversaire égalait une défaite. Nous avions appris à raser les murs chaque 26 Juin, le jour de son anniversaire. Pour parer à ses rares journées noires, j'avais donc pris l'habitude annuelle de lui fêter son non-anniversaire, terme emprunté à Lewis Caroll, dès le lendemain. Pour cet hédoniste d'un naturel jovial, chaque jour se devait d'être une fête. Célébrer le temps écoulé n'avait donc aucun sens à ses yeux.

La réaction de mon paternel face à ma passion consommatrice d'heures fut donc un soupçon moins hostile. Contrairement à ma mère qui ne comprenait pas, même après avoir elle-même terminé Final Fantasy VI, lui savait qu'on pouvait consacrer des heures à un sujet bien précis. Derrière les barrières dressées pour éviter les abus, il y avait même un début de curiosité. Mais le média était, tel que le cinéma muet dénué de montage ou d'effets spéciaux de la fin du XIXe siècle, encore trop immature à son goût.

Quelques chefs d'œuvres virent pourtant le jour dans les années 90. Mais les contraintes techniques qui devaient sublimer les visuels d'Another World, ne l'avaient pas convaincu. Là où je voyais l'art des pixels enfin prendre vie, lui ne voyait que le morne regard angulaire de Lester Knight Chaykin à l'écran. Si les graphismes étaient une contrainte évidente, le son l'était plus encore. Sa génération est celle qui a autant grandit avec Bach que les Beatles, Hugues Aufrey que Ray Charles. Pour eux, la musique doit se jouer. Il était donc hors de question de céder à la "pauvreté" de musiques, jouées par une machine sans passion.

Les non-anniversaires défilèrent. Malgré l'usage de transparence, malgré la profondeur des couleurs, malgré les prouesses artistiques de Yoshitaka Amano, malgré la multiplication des pistes audio, des samples, des voix, ou Hitoshi Sakimoto, la réaction paternelle était toujours peu ou prou la même : "C'est assez moche, quand même..." agrémenté à l'occasion d'un "Coupe-lui le bignou à ton engin !". Même Final Fantasy VI, qui s'inspirait pourtant ouvertement de la trilogie Star Wars que nous apprécions fort tous les deux, ne devait susciter chez lui le moindre engouement.

Je me souviens encore l'avoir sollicité lorsque, par une conjoncture exceptionnelle, mon ami Sylvain devait me prêter sa Playstation première du nom. La cinquième génération de consoles vint ainsi pour la première fois brancher sa fiche péritel sur l'écran cathodique de notre salon. Le jeu qui focalisait alors notre attention était Resident Evil, également premier de sa série. Introduction filmée, décors fouillés, angles de caméra recherchés... Le jeu-vidéo dans son ensemble, plus que jamais inspiré du 7e art, venait de franchir un cap important.

J'étais en extase devant l'introduction filmée du jeu, que je me repassais à l'envi. Les deux secondes d'appels à la débauche de Virginia Madsen, dans les publicités de Dune sur Mega CD diffusées quelques années plus tôt, avaient suffi à me propulser dans l'espace. Mais ce devait être la première fois qu'un tel spectacle se déroulait sur la télé de notre salon, et que la promesse du jeu à suivre était à portée de main. L'explosion de la tête en plastique du chien ou le jeu d'acteur farfelu de la troupe d'acteurs improvisée ne déclencha, en revanche, qu'un simple rictus sur le visage de mon père consentant :
" - Enfin l'essentiel, c'est que ça te plaise... "

Manette au poingOù les histoires vivent. Découvrez maintenant