#14 - Le carnaval des animaux

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Pour retrouver les douceurs musicales d'Ivalice, il fallait se lever tôt. Petit déjeuner copieux, revue de détail de la pilosité abondante, coiffure des longues oreilles, affutage des canines, repassage de la redingote, c'était le minimum pour que l'homme-chien que je suis ne se prépare au voyage. Ma péninsule natale s'ancrant à la capitale par voie ferroviaire, j'arrivais avec une copieuse avance dans ma gare de prédilection. En ce matin d'Octobre qui se découvrait des penchants nocturnes, la locomotive, un titan de métal bouillant de colère, était à peine visible dans les nappes de vapeur qu'elle refoulait.

Une préparation pour une fois anticipée du périple, m'avait permis d'accéder à la première classe pour une somme raisonnable. Je rejoignais donc le confort des personnes plus aisées. Alors que je me congratulais de cette pertinence si peu commune pour un être vivant au jour le jour, je m'apercevais, sitôt écrasé dans mon fauteuil, que j'omis de prendre un de mes disques microsillon à faire dédicacer. Trop tard, les sirènes entonnèrent un ultime cri de vapeur dans la pénombre matinale, avant que le train n'entame son périple au rythme métallique.

Résigné et fataliste quant à ma condition de tête-en-l'air, je cachais mon regard sous mon chapeau melon, afin de retrouver les bras de Morphée. Le trajet ne fut finalement interrompu que par la contrôleuse de billet, une femme-sanglier peu élégante, mais souriante. Son uniforme réglementaire et ses lorgnons bien fixés sur son nez, contrastaient franchement avec une capillarité faussement négligée. Sa coiffure inhabituelle laissait entrevoir un tatouage de cerises. Cela resta la seule distraction de ce voyage ensommeillé.

Ce n'est que quelques heures plus tard que le train, non sans son empirique virgule de retard, arrivait enfin à destination. J'avais rendez-vous avec ma sœur pour déjeuner. Elle m'attendait rue sainte Thérèse, dans un quartier chic, dont l'odeur de cuisine exotique venait nous chatouiller tous deux la truffe. Dans cette rue pavée, régulièrement coudée bien que suivant globalement une ligne droite, s'accumulaient les commerces multiples et restaurants bondés de l'Extrême-Orient.

Le périple se devait d'être thématique, l'archipel du soleil levant étant une contrée proche de notre Ivalice convoitée, nous décidions de nous restaurer ici-même. La serveuse féline nous apportait rapidement gyôza, katsudon et autres viandes, accompagnés de radis blanc râpé. Plat dont le nom m'échappais. Ce fut copieux. Les échanges de nouvelles familiales et autres partages autours de nos passions communes avalèrent rapidement les minutes, ce qui nous valut de partir en retard.

Avant d'assister au concert, il nous fallait cependant affronter le monstre souterrain. Un dédale sans fin de couloirs carrelés ruisselant de rouille et couvert de substance fongique dont on préfère ignorer la provenance constitue son antre. Le pire étant sans doute l'haleine fétide de ce véhicule mécanique, à laquelle les ex-habitants du tumulte urbain finissaient par bonheur à se déshabituer. Le métropolitain était cependant un danger que l'on bravait volontiers, pour parvenir à goûter aux extraits mélodieux de mondes irréels.

Nous arrivions ainsi quelques précieuses minutes après l'heure d'ouverture officielle du théâtre Adyar. Ce superbe édifice art nouveau se cachait au creux des belles pierres qui l'entouraient. Ce qui lui donnait des airs presque anodins, dans la ville alors encore la plus visitée au monde. La file d'attente, qui se déroulait jusque dans la rue d'à côté, ressemblait à s'y méprendre à celle de l'arche de Noé. Malgré notre retard, elle semblait cependant immobile. Les lourdes portes en bois de l'édifice étaient jusqu'alors restées closes.

La première heure devait donner l'occasion aux plus patients des spectateurs, ceux placés en tête du cortège, d'échanger quelques maladroits palabres japonisants avec l'invité d'honneur du jour. L'architecte musical de l'évènement auquel nous allions assister n'était autre que Hitoshi Sakimoto en personne. Il s'était déplacé depuis son archipel natal pour cette occasion unique.

Manette au poingOù les histoires vivent. Découvrez maintenant