#11 - Pas ma guerre

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A la télévision, ça fait du boucan. Il y a un lance missile, des fusils et des gens s'éplorant. Il y a le sable du désert, les hommes y sont armés, rompant le vent sous leurs turbans. Tout en couleurs sur l'écran, après le Liban, l'Irak et l'Iran. Deux pays si éloignés que je ne distingue que par une lettre, et qui ne semblent pas si différents, ne résoudront pas leur conflit millénaire de nouveau en s'affrontant. C'est mon premier souvenir de la guerre, il est bien encombrant. Pourquoi tant de personnes au cimetière, je n'étais qu'un enfant.

Tout le monde agit comme si tout était normal, pourquoi le monde va si mal ? Je ne comprends pas.

On a nouvellement acquis un ordinateur. Il a vocation à faire la comptabilité, du traitement de texte et faciliter la vie de travailleur. Contrairement à l'écran de télévision, le jaune est son unique couleur. Pour s'y former mes parents ont pris des cours jusqu'à plus d'heure. A l'occasion, ils ramènent quelques jeux pour se distraire de leur labeur. Je découvre ainsi tardivement, bien après leur grande heure, Flightmare, Pac-Man, Space Invaders et Digger. Le premier est un jeu de guerre où s'affrontent moults engins à moteur. On y contrôle un avion à hélice mitrailleur. En termes de jouabilité ce n'est pas franchement le bonheur. J'y pulvérise voitures et autres aviateurs. Je finis par croiser un camion, une sorte de convoyeur, impossible à détruire sans que mon avatar ailé ne meure. Les années passent, les essais se multiplient, rien à y faire j'en ai bien peur. "Putain de camion", comme Renaud le chantait alors en chœur.

Cette foutue gravité finit toujours par m'emporter. Je ne comprends pas.

Toujours à la télé, les journaux de soirée ne font qu'en parler. Bill Clinton, Yasser Arafat et Yitzhak Rabin sont tous trois rassemblés. Ils s'embrassent, font la paix et semblent s'être tout pardonné. L'année suivante, du Nobel de la paix, ils sont même récompensés. Mon père s'esclandre, que l'on donne le prix à de tels enculés... Euh pardon... empaffés, il en est profondément choqué. Mais l'espoir renoue en terre de Méditerranée, les conflits et attentats semblent enfin s'estomper. Une année de plus et Yitzhak Rabin est finalement assassiné. Les affaires reprennent en Israël, la fête est terminée.

Depuis, ça continue, je suis complètement dépourvu, je ne comprends vraiment pas.

A l'improviste Alexandre est venu et m'attend dehors. Tout comme moi, il est avide d'échanges de jeux, il me tend une cartouche d'or. Je ne comprends rien à son jeu, aussi je l'invite à repasser encore. Au deuxième essai, il me tend Ikari Warriors pour lequel il me précise qu'il faut être vraiment fort. On y avance sans cesse, il n'y a pas de niveau à terminer, malgré les codes vidéo-ludiques d'alors. Je matraque le bouton pour tirer sur toutes les cibles, je m'y épuise en efforts. Pas moyen de perdurer, j'ai beau insister, l'issue est chaque fois la mort.

Il faudrait qu'une mouche me pique, pour apprécier ce jeu de sadique, je ne comprends pas.

A l'école un ancien élève est venu répondre à nos tracas, il est engagé dans l'armée en tant que simple soldat. Il est en perm' dans notre trou paumé, mais il le préfère à ceux qui sont là-bas. Il est casque bleu à l'ONU, est payé comme militaire, son quotidien est le combat. A-t-il été à Sarajevo, à Zagreb ou en Bosnie, rien de cela il ne nous dira. Ce qui m'a perturbé, c'est qu'à ses instructions, lui-même ne croit pas. Mais peu importe son avis, c'est ainsi dans l'armée, il doit se mettre au pas. Même s'il y joue sa vie, qu'il risque chaque jour le trépas.

Pourquoi s'engager pour être la victime, de ses propres convictions intimes ? Je ne comprends pas.

Desert, Jungle puis Urban Strike, à chaque épisode une nouvelle incompréhension. Les instructions semblent vaines, n'a-t-il pas la moindre objection ? A chaque jeu une dominante différente, jaune, vert puis gris, est-ce vraiment une nouvelle version ? Peu importe l'ordre des missions, j'ai l'impression que je passe mon temps à récolter essence et munitions. Que Sylvain apprécie, ce sont ses jeux, là n'est pas vraiment la question. Je lui laisse sa trilogie sans passion, et lui préfère d'autres jeux d'action.

Manette au poingOù les histoires vivent. Découvrez maintenant