J'ai une maladie incurable. Elle n'est pas contagieuse. Elle n'est pas très dangereuse. Porte-t-elle un nom, je ne sais dire. Mais de mon comportement précoce et inexcusable, c'est pour moi la seule explication.
Dès l'âge de 3 ans, je savais compter jusqu'à 100. A 4 ans, j'épuisais mes parents à identifier tous les numéros de départements sur la moindre plaque d'immatriculation. A 5 ans j'apprenais les soustractions en avance sur le programme de CP et bientôt les multiplications. A 6 ans je ne pouvais plus circuler dans la moindre rue en ville sans chercher à trouver le prochain numéro de maison. A 7 ans, je devins délinquant.
J'aime les nombres, je suis un matheux. Attention, je n'ai rien d'un mathématicien susceptible de concourir un jour pour la médaille Fields. Aujourd'hui l'idée même de devoir me pencher sur une équation différentielle me donne la nausée. Comme je le dis souvent "Avec les fonctions holomorphes, là on morfle". Mais au royaume des chiffres et des lettres, j'ai longtemps préféré les premiers. Je préfère le 2048 au Boggle, les nanogrammes (ou Picross) au Scrabble et le Sudoku aux mots croisés. Pourquoi croyiez-vous que j'aime les J-RPG, et leurs statistiques en surnombre ?
A 7 ans donc, Delphine et Valentin étaient mes amis d'enfance. Delphine avait alors 11 ans et Valentin 3. Ils sont frère et sœur et j'étais leur trait d'union. Avec des âges si dissemblables, nous étions le trio d'enfants le plus dépareillé de France. Mais dans la campagne profonde, dans notre hameau dont la moyenne d'âge devait avoisiner les cinquante ans, nous ne faisions pas les difficiles, et nous contentions ainsi des rares enfants présents. Leurs parents étaient agriculteurs, les miens pisciculteurs, leurs revenus étaient plus que modestes, les nôtres corrects. Entre le vieux poêle dans la cuisine, la toile cirée abimée, la boule à neige sur la télé, les attrapes mouches qui pendaient au plafond, l'absence de douche, deux chambres à se partager pour quatre et surtout les toilettes sèches en bois flambant neuf à l'extérieur, même l'enfant crédule que j'étais savait que, malgré les cent mètres qui séparaient nos maisons, nous vivions malgré tout dans deux univers différents.
Alors que chez moi, j'accumulais Lego et Playmobils, eux devaient se contenter de friandises et autres jouets Kinder Surprises. Mais là où il me fallait un peu patienter, eux disposaient de leurs présents modestes avec une certaine régularité. Delphine et Valentin obtenaient ainsi une à deux fois par semaine, un pactole de friandises que mes parents - plus par aversion pour la chimie constituante du tout que par question financière - me refusaient aussi régulièrement. Passant le plus clair de mon temps avec eux, ils se montraient à l'occasion généreux. Aussi j'héritais parfois d'un crocodile en sucre, d'un Carambar ou d'un chewing-gum Malabar.
Ces derniers, dans leur emballage, cachaient à cette époque une vignette en BD, plus rarement un tatouage. Chaque vignette figurait une petite histoire, intitulée du nom de la série en cours et d'un nombre cerclé, indiquant qu'il y avait au moins tout autant de vignettes à collectionner. Le procédé marketing était très commun, et a d'ailleurs été depuis interdit. Cette histoire vous permettra peut-être de comprendre pourquoi. Chez-moi déjà, je tannais mes parents toutes les semaines pour des boîtes de "Vache qui rit" et des tablettes de chocolat Poulain en surnombre. Ceci afin de collecter l'image offerte à chaque fois dans ces paquets alléchants. Mais pour l'enfant que j'étais, à 40 centimes l'unité, le Malabar s'avérait bien plus accessible que le fromage à tartiner.
L'unique moyen que j'avais alors de remplir ma tirelire, étaient quelques billets glissés dans une enveloppe par mes grands-parents à chaque visite. A chaque semaine de congé payé, nous partions direction la Bretagne pour le tour d'horizon familial de circonstance. Jusque-là mes parents s'étaient débrouillés pour me faire passer par un magasin de jouets sur le trajet du retour. Cette fois-ci nous rentrions un dimanche, ou un samedi férié. Je revenais donc dans mon Poitou de la fin du monde, avec un billet de 100 francs tout neuf, non dépensé.
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Manette au poing
NouvellesJ'aime les jeux-vidéo. C'est ma plus grande passion. De mes premières découvertes à l'envie de dépasser le simple statut de joueur, cette passion a profondément marqué ma vie. Au travers de différentes nouvelles, j'ai souhaité vous raconter celà. Ch...
