- 2 Le Thé de Jawaad

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La Callianis filait comme le vent.

Damas avait tenu la barre de nombre de navires jusqu'ici, avant et après être devenu ami et employé de Jawaad. En matière de marine, il pouvait prétendre qu'il était malaisé de trouver quelqu'un qui s'y connaisse mieux que lui. Il avait été à la tête de l'équipage de plusieurs galions, de quelques goélettes et baggalas. Il avait même servi sur un béhémoth Apostat ; même si pour ce dernier cas, il n'en faisait pas étalage. Personne ne l'aurait jamais cru et si quelqu'un avait par hasard prêté foi à ses propos, Damas se serait alors attiré des ennuis particulièrement épicés.

Mais dans toute sa longue carrière, il n'avait encore jamais vu manœuvrer un navire de ce genre. Après tout, c'était techniquement le premier voilier de type clipper à voguer sur les Mers de la Séparation. Et il avait beau ne pas être croyant pour un quadran, Damas se serait presque surpris à remercier les dieux d'avoir permis aux hommes d'inventer pareille merveille.

Le navire filait plein vent et après trois vérifications, tant il était surpris par les chiffres que lui donnait l'anémomètre et le loch qu'il avait fait tirer à l'eau, il fut bien contraint de certifier que la Callianis fendait les vagues à presque dix-huit nœuds. Une vitesse démente ; c'était bien au-delà des plus rapides navires qu'il avait jamais connu.

Rapidement, il donna cependant l'ordre d'amener les focs et la misaine, pour soulager la structure du navire de l'effort que lui imposait le vent. Il préférait jouer la prudence et la Callianis n'avait pas besoin de tenter de battre un record de vitesse pour sa première traversée entre Armanth et Mélisaren. Sa précaution arracha un sourire à Jawaad, qui, sur le pont arrière, observait la manœuvre.

— Elle le battra.

Damas qui rejoignait son ami, torse nu comme lui, malgré la fine pluie mêlée aux embruns qui les fouettait depuis le petit matin, fut surpris de la remarque :

— Quoi ?...

— Le record de traversée entre Armanth et Mélisaren...

— Ne me dit pas que c'est un truc qui t'attire, de battre des records, Jawaad ?

— Pourquoi pas ? Cela ne fera que gonfler un peu plus l'orgueil de Theobos.

Damas éclata de rire, et Jawaad tira un sourire en réponse, son regard noir s'illuminant même de ce qui semblait, fait rare, une véritable joie. Damas répliqua :

— S'il gonfle encore, il va éclater dans son tablier ! Je pense qu'il aurait donné cher pour être de la première traversée.

— Sans doute. Mais il a un autre chantier qui l'attend. Dans moins d'un an, la Callianis aura deux sœurs...

Damas s'appuya contre la rambarde, regardant l'équipage ramener les voiles. Rapidement, le voilier perdit de la vitesse, bien qu'à vue de nez, il devait encore dépasser les treize nœuds. Mais le soulagement se lisait sur le visage des hommes ; avec moins de vitesse, il y avait moins de tensions et d'efforts à fournir, alors que depuis l'aube, ils bataillaient tous pour gérer le navire dans sa course téméraire. Et Damas se doutait que pour beaucoup de ces marins, même tous compagnons fidèles et de longue date de Jawaad, la performance du vaisseau avait quelque chose de fantastique, donc d'un peu inquiétant.

Il se tourna à nouveau sur son patron :

— Tu lances une flotte entière ?

Jawaad acquiesça, appuyé contre la barre. Le navigateur, à deux pas, était installé paresseusement au-dessus des marches du point arrière. Avec un tel temps, la vitesse réduite et le cap donné, il n'avait plus vraiment à se préoccuper de rester vigilant à son poste et écoutait donc la discussion de son patron, avec Damas.

Les Chants de Loss, Livre 2 : MélisarenLà où vivent les histoires. Découvrez maintenant