Chapitre 1

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Le chef Mingo n'en croyait pas ses yeux. Depuis qu'il avait pris les rennes de l'unité Ensoleillement, il n'avait jamais vu une telle rigueur dans la section médicale. Il s'agissait-là pourtant pour lui du nerf des opérations : un agent remis sur pied après une mission réussie compte double. Tout le monde savait à quoi s'en tenir au moindre agent rapatrié en urgence, toutes les blouses blanches savaient quel cas était pour eux, quoi faire dans des situations presque même inimaginables. Mais le détail qui sautait le plus aux yeux de Mingo, c'était le large et resplendissant sourire que chacun arborait. Ils étaient de ces sourires communicatifs dont personne n'ose se moquer.

Il faut dire que le recrutement d'un meneur des labos avait été facile. Quelle que soit l'unité ou le secteur d'activité, les parties médicales de l'agence étaient synonyme de poids mort. On ne comptait plus les agents laissés pour mort au milieu de la pièce principale de la villa luxueuse qu'ils étaient censés infiltrer ou laissant planer le doute quant à leur décision d'en finir lorsqu'ils sont acculés par l'ennemi. Pour ne pas se soumettre à la torture et risquer de donner des informations capitales, ou pour ne pas être pris dans l'engrenage éternel du ballet des traitements incohérents, douloureux, inutiles. Le moindre empoisonnement, même le plus basique qui soit, croulait sous les procédures avant le début du processus d'identification, son identification, et son traitement. Les fractures ou les autres blessures graves, bien que facilement identifiables, étaient soumises aux mêmes règles, qui s'éternisaient toujours bien trop.

Le Cygne était un véritable rayon de soleil. Le même sourire qu'arbore maintenant tout le monde avait il y a déjà bien longtemps élu domicile au milieu de sa délicate mâchoire. La nouvelle recrue, qui était encore il y a peu une médecin urgentiste de terrain surentrainée, flottait dans une blouse qui semblait déjà faire partie d'elle et qui éclairait son visage si intimement ouvert sur le monde. Ses yeux étaient un portail sur une forêt embrumée, un bois dans lequel se perdre quand il fait beau et méditer à l'abris par temps de pluie. Sa bouche légère et fine venait souligner les phrases que son visage énonçait et ses cheveux mi-longs ralliaient une odeur de châtaigne grillée à cette si vaste étendue. C'était ce sourire pincé, chaleureux qui avait donné cette impulsion, et ce dès le début. Indéniablement, celle qui nous donnait envie de nous laisser dépendre du grès des vents, de nos envies, de qui nous somme, ne pouvait qu'hériter d'un tel nom de code. Elle ne pouvait aussi qu'hériter de l'opération qui venait de germer dans la tête de Mingo pour le cas du quartier Fenacit.

Le chef et Le Cygne étaient amis depuis bien trop longtemps. Il faut croire qu'un grand ménage avait lieu du côté des hauts postes, du moins c'est ce que déduisait Le Cygne en voyant bien que l'uniforme de Mingo parlait pour lui. Ils avaient été transférés en même temps.

"- Je suis sûr que tu m'en voudras pas si je prends un peu de ton temps, tout a l'air de correctement se dérouler. Tu peux bien m'écouter cinq minutes.

- Si c'est ce que ce que tu veux. De toute façon, j'ai pleinement confiance en eux."

La détermination se mêlait à la douceur d'une voix qui résonnait dans la tête de Mingo lorsqu'il regardait derrière elle et voyait un jeune infirmier aux côté d'un agent grisonnant qui apprenait à reprendre le contrôle de son bras.

Le commandant et celle sur qui il comptait plus que tout arrivaient dans le bureau de Mingo. Celui-ci marchait derrière Le Cygne, comme s'il la suivait, et sans même lui avoir signifié qu'il comptait parler de tout cela dans un endroit plus discret. Le Cygne s'assit la première sur ce qui ressemblait à une banquette qui servait de lit à Mingo, lui qui venait d'arriver à la tête de l'unité et qui n'était pas encore habitué aux nuits mouvementées. Le maitre des lieux se résigna et prit un tabouret duquel il balaya le pot de tulipes posées dessus, en faisant quand même attention de ne pas le casser, mais pour clarifier tacitement sa hiérarchie.

"- Je vais faire court, voilà la situation.  A l'angle du boulevard principal, on a perdu toute influence sur le quartier de Fenacit depuis un bail. Les rues sont quasiment désertes, les habitants vivent reclus et ne sortent que pour combler leurs besoins en achetant à des prix exorbitants de la bouf... Des vivres. Des trucs douteux dans les magasins de la zone."

Mingo avait du mal à se faire à son nouveau statut. Le Cygne continua :

- Je me doute que tu vas m'exposer le nœud du problème, me dire que les choses ne sont pas si simples, et j'écouterai ça avec grande attention mais on est dans la plus grande ville du pays le plus riche du monde, les enseignes de toutes sortes, ça court les rues. Fenacit est immense, mais aller faire ses courses dans un quartier mieux famé ne devrait pas être un problème.

- J'aimerais bien. Le travail était si bien fait que l'on découvre à peine que l'élimination pure et simple d'une organisation rivale il y a 3 ans a imposé une main mise totale d'une branche criminelle contrôlée par on ne sait qui sur le secteur. Ils menacent quiconque serait tenté de sortir. Personne ne surveille mais tout est contrôlé. Va savoir comment. Au début, les gens ont visiblement essayé de partir mais ils semblent maintenant complètement coupés du monde. Rare sont les habitants du reste de la ville qui ont pu avoir une discussion avec les gens du quartier, ou les membres des familles qui arrivent à avoir des nouvelles. Ils sont tous résolus à leur sort, sans même s'en rendre compte tellement la pression a laissé place à l'habitude et la crainte au simple fait de se contenter de ce qu'ils ont. Ils ne sortent que pour aller travailler et  réinjecter leurs paies dans les commerces locaux, c'est une putain d'usine à ciel ouvert."

Après un court silence et un pincement de lèvre, elle avait beau faire tous les efforts, Mingo avait une vue claire sur le fait que Le Cygne ne comprenait toujours pas le rôle qu'elle pouvait jouer.

"- Je te connais bien. Tu es une fille extraordinaire. Dans les moments où nos routes se sont croisées, tout ce que tu semais dans ton sillage, c'était du bonheur. T'as ce don, ou plutôt cette faculté. Tu améliores tout autour de toi. Tu répares les gens. Et quand c'est pas possible, tu leur donne une raison de vouloir y croire. Tu es magistrale et dans cette affaire, tu auras la possibilité de réaliser quelque chose de magistral."

Elle avait entrouvert sa bouche dès que Mingo avait ouvert la sienne. Un tel déferlement d'éloges était sérieusement inattendu et pour la première fois depuis longtemps, elle fut déstabilisée en face de quelqu'un.

"- Je... Je doute de ma légitimité à recevoir autant de paroles aussi chaleureuses et cela rend cet instant un peu embarrassant, mais je vais faire tout mon possible si tu tiens à ce que je m'en occupe. Je ferai tout, vraiment, mais tu veux m'envoyer seule au centre d'une ville dont le cœur est contrôlé par un groupe de tueurs ? Il n'y a pas simplement moyen d'envoyer les unités d'interventions ?

- Voilà l'autre problème. Je te l'ai dis, tout est géré par on ne sait qui et depuis bien trop longtemps. Des individus si bien organisés, on les connait forcément. Mais il va falloir les identifier. C'est là que tu entres en jeu. On ne peut décemment pas envoyer des équipes d'agents d'intervention au hasard. Il nous faut infecter le quartier, prendre part à sa vie de tous les jours, en attirant suffisamment l'attention pour qu'ils se montrent d'eux-mêmes. Rentrer dans leur jeu en quelque sorte. C'est là que tu vas prendre place.

- Comment ça ?

- Au milieu de la rue principale, la 3ème vitrine a été laissée à l'abandon il y a quelques jours par un fuyard dont on n'a malheureusement plus de nouvelles. C'est la fenêtre parfaite, l'occasion rêvée ! Tu vas ouvrir un commerce discrètement pendant la nuit et tu vendras des moyens pour les habitants d'éveiller leurs consciences. Des produits étudiés et conçus par le pole d'études sur la population et qui plairont à coup sûr à tout le monde.

- Je vois. Je comprends. Avec tout le respect que je te dois, la fin de ton plan me semble foireuse et inutilement complexe. Pourquoi ne pas se procurer des choses simples, plus personnelles. Cela répandrait une joie plus authentique, qui s'étalerait sur la durée dans les consciences et qui...

- L'important sera d'être chirurgical et d'aller à l'essentiel. Ces gens doivent retrouver leurs esprits le plus vite possible. Deux agents de protection t'escorteront dès cette nuit pour s'assurer que la mise en place se passe bien.

- Au final, une cure de bonheur pour des gens qui le méritent infiniment, difficile de rêver meilleure mission.

- Une dernière chose. Ce que j'ai dis tout à l'heure à propos de toi. C'était très loin d'être juste de la flatterie. Je le pense sincèrement."

Le CygneOù les histoires vivent. Découvrez maintenant