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   Quand Ethan déambulait dans ce parc d'attraction dont il connaissait les moindres détails, il ne se coupait pas uniquement de la dévastation du monde alentour. Être seul avait depuis longtemps passé la phase exaltante du cheminement de son esprit. Quand Ethan déambulait dans ce parc d'attraction, il contemplait ce que le monde avait fait de meilleur.

   Au centre de vestiges urbains toujours plus gris et comme broyés les uns contre les autres, le parc se dressait. Ses lumières toujours scintillantes et irisées arrivaient à se refléter contre les restes de parois d'une ville oubliée, si bien que l'on pouvait apercevoir leurs éclats chaleureusement colorés depuis la plupart des ruelles environnantes. Dans la folie des guirlandes et des néons, chaque devanture de stand était affublée d'un nombre absolument incalculable d'inscriptions et de slogans qui, mit bout à bout, pouvait concurrencer le volume du premier tome des plus grandes sagas pour lesquelles Ethan aurait rêvé de trouver la force d'écrire ne serait-ce qu'une de leurs pages.

   — C'est ma conscience qui partira la première, murmura Ethan.

   Alors qu'il continuait de se frayer un chemin en balayant les ballons de toutes les couleurs possibles et imaginables sur le sol, qui se mêlaient d'ailleurs aux confettis et aux peluches toutes neuves dans tous les recoins, la Grande Roue et les Montagnes Russes tournaient encore, sans aucun passager à bord. Le crissement du rail de ces dernières était la première chose qu'il avait fallu à Ethan pour se rendre compte de cette réalité troublante. Les deux attractions fonctionnaient à vitesse normale, les longues branches écarlates qui maintenaient les cabines dorées de la Grande Roue touillaient le ciel sombre déserté de toutes ses étoiles. Elle était absolument immense, démesurée, mais parfaitement à sa place. Le train des Montagnes Russes suivait son parcours sans forcer, l'infrastructure étant probablement le rêve de n'importe quel enfant, à mi-chemin entre un giga roller coaster et une Wild Mouse.

   — Tu as déjà eu cette impression de ne jamais bien faire ?

   Ethan tourna la tête, comme si quelqu'un l'accompagnait. Le train continuait ses tours, la Roue aussi. Ce sont alors les odeurs qui rejoignaient la symphonie confuse. C'était d'abord l'odeur du soleil sur la peau, bien qu'il était déjà tard, puis celle du bois imbibé d'eau, tout proche de la mare aux canards, et enfin celles des coupes de frites abandonnées ici et là et des glaces de tous les parfums qui n'avaient jamais commencé à fondre. Tout cela arrivait comme un trop plein pour les sens d'Ethan, qui frissonnait à l'idée d'être entouré d'autant de détails, de choses laissées dans les recoins, d'odeurs posées sur les comptoirs, de nuances de couleurs qui contrastaient tellement.

   — Ne sois pas si dur à satisfaire ! Hurla Ethan contre lui-même.

   La Grande Roue et les Montagnes Russes étaient témoins de premier choix de la visite d'un être qui semblait insignifiant depuis leur hauteur. Lorsque celles-ci interrompirent le jeune garçon pour lui demander ce qui lui troublait l'esprit, il fondu en larme.

   — Je déteste de tout mon cœur être soumis à votre regard. Vous n'êtes que des engins de malheur, bredouilla un Ethan en sanglot.

   — Pourtant, chaque soir, nous te voyons de là-haut, dit la Grande Roue.

   — Et chaque soir, nous te voyons succomber au chagrin, ajoutèrent les Montagnes Russes.

   C'était la première fois que les deux attractions s'intéressaient à Ethan et que celles-ci s'adressaient à lui. Les râles du garçon finissaient d'habitude par se briser en fragments à mesure qu'ils heurtaient les coques des bateaux volants et les miroirs maudits des maisons hantées.

   — De votre place, votre vision de moi est intégrale. Vous observez tout mon corps et toutes mes peines. Mais vous ne savez même pas qui je suis et moi non plus. Je veux être un homme, mais je suis coincé ici.

   Un long silence commençait dangereusement à s'étendre. La Grande Roue et les Montagnes Russes ne comprenaient pas.

   — Nous sommes seulement des engins de bonheur, dit la Grande Roue.

   — Notre but est uniquement d'apaiser et de rendre heureux, ajoutèrent les Montagnes Russes.

   Le garçon leur répondit instantanément, en laissant tomber sa voix.

   — Je comprends. Mais je ne peux pas m'empêcher de venir perdre mon temps ici. Je suis incapable d'accomplir une seule des mêmes choses qu'eux. Je suis incapable d'être comme eux. Ma souffrance ne nait pas du fait que je sois ici, mais du fait que je ne sois pas ailleurs.

   — Alors que fais-tu ici ? Rétorqua la Grande Roue

   — Nous ne servons qu'à répandre la joie, dirent les Montagnes Russes.

   Cette fois le garçon n'intervint pas. Ses joues s'asséchaient à une vitesse inconsidérable, ses yeux arboraient un regard vide et sa bouche une ligne parfaitement droite. Le garçon ne se rendait pas compter qu'il se rendait compte de tout. Le brouillon infini de sa conscience laissait place au néant.

   Il regardait ses mains qui se mettaient à dépérir. Il observait ses jambes s'estomper jusqu'au bassin, laissant derrière elles une trainée mêlant paillettes et bandes noires. L'infection magistrale voyageait jusqu'à sa poitrine et le dernière chose qu'il vit avant de disparaitre entièrement fut la cabine la plus haute de la Grande Roue, qui s'était complètement arrêté pour admirer le spectacle.

   Une jeune femme entre dans le parc. Les sièges de la Tour de Chute s'élèvent.

Ceux qui s'essoufflentOù les histoires vivent. Découvrez maintenant