Chapitre 15

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– Je vois que la valise a fonctionné, remarqua Suki en tendant la main vers son partenaire de voyage.

– Tu pars vraiment ?

– Oui c'est mieux. Ça va régler tous les problèmes et surtout les vôtres... Vous me tutoyez ?

– Oui je... C'est parce que tu... Vous...

J'étais beaucoup essoufflé d'avoir couru si vite et maintenant que je m'étais défaite de mes préjugés et de mes à priori, je me sentais délivrée des convenances. Je n'étais plus attentive à ma façon de me comporter mais surtout, je n'avais pas oublié les mots douloureux qui disaient qu'il allait partir.

Je voulais recommencer ces vingt-quatre heures en sachant qu'elles se termineraient si vite et ne pas penser à dormir toute la nuit précédente pour avoir la plus belle conversation que j'avais ratée à cause de mon égoïsme. Je voulais aussi m'excuser d'avoir été la plus conne de toutes et de l'avoir pris pour un demeuré en le traitant de tous les noms d'oiseaux dans ma tête pendant les cinq premières heures suivant notre rencontre.

– Pourquoi pleurez-vous, Diana ?

Et c'est à ce moment-là que j'ai décidé d'être aussi honnête que lui avec mes sentiments :

– Parce que tu pars crétin, et que tu me laisses seule. Je ne veux pas que tu partes, Tu es un ami incroyable, Je t'aime !

Suki se figea, la bouche légèrement entrouverte et j'apercevais de la lumière vermillon circuler dans son corps pendant un instant.

Pourquoi attendons-nous toujours le dernier moment pour dire aux gens qu'ils comptent pour nous. On croit qu'on pourra combler le vide dans nos cœurs mais en vérité on passe à côté de notre dernière chance, car ces mots ne vont pas perdurer dans notre relation mais vont être emportés pour toujours avec la personne qui compte pour disparaître à jamais et nous laisser un autre vide bien plus grand qui ne pourra jamais être comblé par aucun autre de l'avenir, si ce creux est marqué par un lien du passé. J'étais vraiment aussi pitoyable que mes congénères.

– Mais tu m'aimes ou tu m'aimes bien ?

– Je... Non, je t'aime... je t'aime beaucoup.

– Oulà, c'est encore une nouvelle façon d'aimer ? Je n'y comprends vraiment rien... c'est quoi la nuance cette fois ?

– Je...

Je m'effondrais sur le sol mais Suki se pencha rapidement pour savoir si j'allais bien et releva ma tête avec sa main et je ne pouvais vraiment plus m'empêcher de pleurer :

– Je ne vaux pas mieux que les autres. Au début je te détestais et tout ce que j'ai fait qui aurait pu paraître sympathique, c'était pour que tu partes vite et me laisse tranquille, j'avais honte de toi...

– Pourquoi n'avez-vous pas fini par partir ? À un moment donné, vous auriez pût.

– Oui, c'est vrai mais... J'ai fini par m'amuser. Je crois que je n'avais pas autant ri avec quelqu'un et j'ai compris que tu étais une bonne personne.

– C'est ça, vous voyez, qui fait aussi de vous une bonne personne. Pas que vous auriez pu l'être dès le départ mais parce que vous avez pu changer. La clé de l'évolution, c'est le changement et ce qui bloque l'avenir de l'humanité c'est l'impossibilité pour les hommes de changer. Vous avez accompli l'un des plus grands progrès de l'univers Diana.

Il m'invitait à me relever et passa sa main dans mes cheveux en m'offrant encore ce sourire que je trouvais si niais et stupide et maintenant je pleurais d'imaginer que je ne le verrais plus.

– C'est toi qui m'as changée, avouais-je. Je n'aurais jamais pu le faire sans toi.

Il prit mon visage dans ses mains et j'avais l'impression de pouvoir entendre avec précision son battement de cœur tout en occultant les rafales de vent qui nous enveloppaient :

– Vous êtes belle Diana.

– Oui, à l'intérieur, je sais...

– Aussi...

Gladys tapotait sur l'épaule de Suki et monta dans le bus. Il commençait à ramasser sa valise mais juste avant de la saisir, il se redressa et me prit fermement dans ses bras. Je ressentais alors une puissante chaleur m'envahir et un halo écarlate nous envelopper tous deux. Pendant ce bref moment, je voyais nettement toutes les étoiles dans le ciel et crus même en distinguer les planètes les plus lointaines ainsi qu'un nombre astronomique d'étoiles filantes et de nébuleuses.

Suki relâcha son étreinte et posa sa main sur mon épaule :

– Tu auras une longue vie Diana. Utilise là pour accomplir le meilleur. J'ai confiance en toi.

– Tu m'as tutoyée...

– Ne le répètes à personne ; sur Astarika, nous n'avons pas le droit de tutoyer nos semblables.

– Mais je ne suis pas une de tes semblables, donc ça va.

– Non, Diana. Tu es mon égal.

Il ramassait sa valise pour de bon et enleva un de ses stickers pour le coller sur mon pantalon. Il monta dans le bus après Gladys et quand tous deux furent à l'intérieur, le bus absorbait ses quatre roues et un souffle puissant m'obligea à reculer à bien une dizaine de mètres. Le véhicule s'élevait dans les airs et sa carrosserie se modulait de sorte à transformer le rectangle en cube, mouvant chaque face en accord avec quatre anneaux d'énergie qui en faisaient le tour. Comme une onde supersonique, l'énorme cube se propulsa dans le ciel et disparu.

Des bruits de moteurs arrivant à toute allure me firent sursauter et j'apercevais une horde de jeep et un tank débouler vers moi. Je me cachais vite derrière l'abribus.

J'entendais les premiers hommes qui avaient posé un pied à terre :

– Mon colonel, c'est... C'est quoi d'ailleurs... ? Pourquoi on est là ?

– Pour retrouver ce type ! Cet alien fou !

Il sortait son portrait-robot mais le papier était vierge.

– Y a rien mon colonel...

– Quelqu'un se rappelle, de l'objectif de la mission ? Demanda un autre soldat.

Le colonel semblait bouillir et se cognait la tête contre sa jeep :

– C'est... C'est un leurre, une illusion, c'est... On est... Je... Je sais plus...

– Chef, vous avez besoin de vacances... Ou d'un psy parce que...

– Oh !! Vous n'allez pas m'apprendre à faire mon travail ! Inspectez les lieux si jamais... Et on rentre !

Tout à coup un soldat me surprit en passant de l'autre côté de l'abri bus et quand je croyais qu'il allait m'attraper le bras, au moment où il me rentrait dedans, un flash me transporta dans un jardin de sable couvert de quelques herbes sèches. Le sticker sur mon pantalon s'effrita en une multitude de particules.

– Mais putain ! Qu'est-ce tu fous là à cette heure ?! On avait dit vingt-deux heures au plus tard pour les retours, Diana ! J'ai assez à faire avec un ado !!!

La voix de Lovely sortant de sa vieille maison me fit accepter ma première expérience de téléportation.

Je levais les yeux au ciel en occultant les râles de mon aimable hôtesse et pour la première fois depuis longtemps, je contemplais le manteau nocturne comme une immensité rassurante et non comme un cauchemar prêt à nous engloutir. En le fixant encore un moment, j'avais vu une large étoile filante bleue le traverser et je m'étais mise à sourire d'une façon aussi candide que pourrait le faire un type qui s'émerveille devant un restaurant burger de bord de route.

Le bus dans le désert -Terminé-Où les histoires vivent. Découvrez maintenant