1- Voyage de retour

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            — Dracu !

            Calliopé fondit en larmes, se cognant le front dans un mouvement rageur contre le double-vitrage du Frecce qui filait bon train vers Milan.

            Helen quittait les toilettes de la rame. Le voyage ne faisait que commencer : le trajet de Brasov à Paris n'était et de loin pas des plus rapides même par les trains à grande vitesse mais la suédoise n'avait pas insisté quand Calliopé avait refusé de prendre l'avion. Cette dernière détestait cela ce qui au souvenir d'Helen avait rapport avec l'histoire mouvementée de sa jeune protégée et de ses péripéties aériennes passées.

            Helen n'avait jamais vu pleurer Calliopé. Pas comme ça en tout cas. La jeune femme venait de craquer et s'effondrait en sanglots rendus d'autant plus violents qu'elle s'évertuait à lutter contre. Elle ralentit le pas pour la laisser seule un moment, soulevant légèrement sa canne pour ne pas l'alerter.

            Il avait donc fallu les funérailles de sa mère pour qu'Helen aperçoive la première véritable marque de faiblesse chez Calliopé Meliochev. Elle avait toujours prétendu qu'elle n'en avait pas, sauf peut-être quand on parlait de choses qui volent. La jeune femme avait vingt-six ans, ce qui pour Helen lui paraissait un peu un sortir de l'enfance. Mais cela aurait largement suffit à une ou deux vies bien remplies. Elle était archéologue, spécialisée dans le décryptage des manuscrits anciens de l'Orient et du Moyen-Orient. Parée d'un tempérament aussi volontaire que volcanique, elle avait fourré son nez dans la moitié des zones de conflit de la planète dans le seul but d'y sauver des archives anciennes, au mépris évident de risques aussi mortels que des bombardements d'artillerie ou des bandes de pillards surarmés.

            De tous ces risques pris, la seule séquelle qu'elle en avait héritée était ses cheveux blancs, gagnés justement après une histoire qui impliquait un avion léger, un crash et quelques jours entre les mains d'un groupe rebelle quelque part dans l'Indukush. Il aurait été difficile d'imaginer ce qu'il fallait déployer pour faire céder un caractère pareil, que rien n'avait vraiment l'air d'arrêter.

            Mais ce soir, Calliopé pleurait toutes les larmes de son corps.

            Helen approcha en laissant volontairement sonner sa canne orné d'argent sur le sol moquetté. Calliopé eut quelques instants pour se reprendre, même si elle ne faisait guère illusion. Elle garda le visage tourné sur la vitre où ne défilaient que des nuances nocturnes brouillées par une pluie froide d'automne. Une manière de tenter de tromper son monde, en y ajoutant une moue fermée et boudeuse. Mais elle n'avait pas songé que son reflet renvoyait tout ; ses yeux bleus rougis et détrempés, ses lèvres tremblantes, son regard endolori et qu'il suffisait à Helen de regarder.

            — Le manque d'hygiène est déplorable.

            La remarque d'Helen était volontairement incongrue et eut l'effet distrayant escompté. Calliopé renifla, mais râla.

            — On est dans un train, pas un palace, faut pas s'attendre à mieux.

            — Certes. Mais je devrais leur proposer mes services d'intendance, non ?

            Calliopé lâcha un bref sourire pâle, mais elle gardait la tête tourné vers la vitre. Helen s'évertuait de tout évidence à détourner la jeune femme de ses larmes à coup de banalités.

            — Ho, je suppose qu'ils auraient les moyens, mais ça ne changerait pas grand chose à mon avis. Va falloir t'y faire. Tu ne prends donc jamais le train ?

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