Afin de continuer à nous détendre ; j'avais demandé à retourner aux abords de la ville pour lui montrer le meilleur endroit sur terre dans la vie d'un adulte un peu nostalgique et qui avait goût à la tranquillité. Il m'avait suivie jusqu'à se poser dans le parc pour enfants. Ce n'était jamais bien fréquenté, à se demander pourquoi cet endroit avait été construit étant donné que ses seuls visiteurs étaient des drogués et des adolescents bourrés qui testaient de nouvelles positions gênantes dans le couloir du toboggan. Il n'y avait pas d'enfants à Breaking-Holle, il y en avait peu, il n'y avait même pas d'école, alors à quoi bon construire un endroit de plaisir dédié à des êtres qui n'existaient pas ? Sûrement pour nous rappeler l'apocalypse grandissante de ce trou : pas de descendance, pas de futur, pas d'avenir.
Quand j'avais posé mon vélo sur la barrière et que je m'étais empressée d'aller m'asseoir sur une balançoire, Suki continuait à me regarder d'une curieuse façon. Il semblait méfiant à l'égard de cet « enclos » de jeux alors j'ai dû me relever pour lui prendre les mains et l'inciter à s'installer sur la balançoire voisine. Je commençais à me balancer, cheveux au vent en prenant une grande bouffée d'air et imaginant l'espace d'un instant que ma vie était celle dont j'avais rêvé depuis que mon esprit savait inventer le meilleur pour supporter le pire.
Le type voulu m'imiter mais il avait certainement un mauvais équilibre contrairement à ce qu'il avait prétendu quelques minutes auparavant. Il n'était sûrement jamais allé dans un parc et en partant en arrière, il bascula et tombait à la renverse. Dans ma tête j'avais éclaté de rire mais en vérité je me suis penché pour savoir s'il allait bien. Il se redressait en souriant et je pouvais rire comme je le voulait sans craindre de me moquer. Il se redressait et s'installait, assis contre le portique des balançoires.
– Vous pensiez que je m'étais fait mal ? Demanda-t-il.
– Vous avez fait une bonne chute.
– Mais vous avez bien vu, que je ne pouvais pas me blesser facilement...
– Par réflexe, j'avais oublié que vous n'étiez pas... Enfin bref, vous avez compris.
Il tourna sa tête sur quelques mètres dans le parc puis revenait vers moi l'air préoccupé :
– Quel est cet endroit ?
– C'est un parc pour enfants. Normalement on y vient avec ses amis pour s'amuser.
– Qu'est-ce que c'est un « ami » ?
J'étais prise au dépourvu. Je n'avais jamais vraiment pensé au sens profond de cette définition et je n'avais pas de dictionnaire sous la main pour donner les mots exacts et véridiques de la langue française. Je m'étais mordu les lèvres plusieurs fois en réfléchissant à m'en tordre la cervelle puis je m'étais lancée, sachant que mes mots allaient sans doute être loin de comment le dictionnaire voyait l'amitié :
– Un ami c'est quelqu'un qu'on aime beaucoup, pas comme un amoureux mais c'est une personne qu'on ne veut pas voir partir parce qu'elle nous apporte beaucoup de joie, elle est là pour les bons moments et les moments difficiles et je dirais que si on nous demandait de choisir une vie à sauver entre un ami et notre amoureux, on ne pourrait pas choisir car les deux sont des âmes sœurs à leur façon.
Suki se grattait le menton comme pour réfléchir à tous ces mots flous que je venais d'employer et montra le lieu du doigt :
– Mais il n'y a personne ici...
– Ouais... Fis-je.
– Personne n'est ami dans cette ville ?
– C'est logique. Dis-je en ayant un rictus, mal à l'aise.
– Mais alors, s'illumina-t-il en nous désignant, est-ce que cela veut dire que nous sommes amis ?
Je voulais exprimer ma surprise par un « Euuuh » dubitatif à rallonge mais j'étais tellement sous le choc de sa déduction que ma bouche avait simplement expulsé un souffle muet.
De tous les humains que j'avais rencontré par le passé, ce type qui ne l'était pas, prouvait que la notion humanité n'était pas un mythe.
J'avais perdu foi en l'humanité depuis que j'avais surpris des garçons et des filles à viser des oiseaux dans les arbres avec des cailloux pour ensuite effectuer une « Olà » après avoir correctement visé dans un nid et l'avoir vu tomber sur 4 mètres jusqu'au sol, laissant les oisillons découvrir, deux jours après leur naissance ; la terreur avant la mort.
J'avais aussi perdu foi en l'humanité quand Clara Tomas, une élève de fin de primaire m'avait juré qu'elle serait ma meilleure amie pour toujours et qu'en vérité à chaque fois que je l'invitais chez moi, elle repartait discrètement avec un de mes jouets. Au bout d'un mois elle avait organisé un feu de joie dans sa cour avec toutes ses copines, où elles y jetaient les jouets pour tenter d'exorciser le démon qui se cachait en moi.
Je repensais aussi à ce moment où une fille du collège avait fugué pendant plusieurs jours et que ses parents s'étaient fait un sang d'encre mais que quand elle avait été retrouvée, elle avait accusé son père d'abus et que c'était la raison de sa fuite. Tout le monde était agacé par son envie de se rendre intéressante et la police l'avait contraint à retourner chez elle. Ce qui était sûr c'est qu'on eut entendu parler d'elle pendant des mois après qu'elle se soit jetée du clocher de l'église.
J'étais en train de réaliser que j'avais perdu foi en l'humanité le jour où j'en avais lu la définition et qu'elle ne correspondait pas à ce que j'avais découvert par moi-même.
Je m'étais tournée vers Suki, une larme coulant sur ma joue avec l'intention de lui répondre mais il m'avait devancé en me prenant la main et en enlevant la larme avec un mouchoir qu'il avait dégainé de sa poche intérieure de veste :
– En respectant votre définition de « ami » je pense que vous êtes la mienne.
Et j'avais souri d'une façon absolument niaise. Je n'avais plus besoin d'autres déclarations dans ma vie pour me sentir vraiment aimée de façon sincère.
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Le bus dans le désert -Terminé-
Science Fiction(!Histoire terminée!) Une jeune serveuse sans illusions, un jeune voyageur très peu ordinaire. Une rencontre qui ne changera pas le monde mais qui nous rappellera ce que signifie "humanité". --Une histoire qui se développe au fur et à mesure, si vo...
