Toute technologie suffisamment avancée

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 Le client ouvrit la porte.

— Ah, vous voilà ! Quel soulagement.

La technicienne tâcha de ne pas le juger. Elle s'attendait à quelqu'un de plus âgé. Sa boîte, @too 2000, trouvait la plupart de sa clientèle chez des personnes trop dépassées pour se mettre à la page niveau technologie. Cette tranche de population diminuait depuis des années, le patron savait déjà que son modèle économique consistant à envoyer ses bricoleurs une heure chez le client et à la facturer trois cents euros ne pourrait pas tenir la course. La technicienne envisageait de se trouver un nouveau boulot rapidement.

Le client la fit entrer dans un couloir fade et l'accompagna jusqu'à un salon tout aussi inintéressant. Elle avisa l'écran éteint, cathodique – une antiquité.

— Bon, quel est le problème ?

Du tac au tac, il répondit :

— La fenêtre merveilleuse ne fonctionne plus comme avant.

La technicienne battit des paupières, le visage crispé.

— Votre ordinateur ?

— Oui, peut-être, je ne connais pas les termes techniques.

Elle connaissait le concept de fossiles vivants : des êtres laissés inchangés par l'évolution, au fond des crevasses, sous des tonnes d'océan. La pression externe ne suffisait pas à leur faire mettre à jour leur ADN antédiluvien parce qu'il n'était pas assez obsolète pour les conduire à leur perte. Ce qu'elle ignorait, c'était qu'il était possible pour un être humain d'avoir échappé à l'extinction massive d'ignorance informatique. Elle se raccrocha à ses compétences de contact client pour ne pas lui rire au nez.

— Qu'est-ce qui ne fonctionne plus comme avant ?

— Les images sont plus lentes. La fenêtre est obstruée. De temps en temps, des choses apparaissent sans que je l'aie commandé. Ma banque m'a appelé pour me dire que quelqu'un utilisait peut-être ma fenêtre merveilleuse pour me voler de l'argent. On m'a jeté le mauvais œil et je ne sais pas quoi faire contre une telle magie noire.

La technicienne démarra l'ordinateur sans commenter. Le temps qu'il s'allume, elle jeta un nouveau regard à l'appartement. Pas de croix, pas d'amulettes, aucun signe de superstition qu'elle reconnaisse.

— Montrez-moi ce que vous faites d'habitude.

Il attrapa la souris et dirigea le curseur vers l'icône d'Internet Explorer. La technicienne ayant déjà vu bien pire, elle ne sourcilla pas.

La fenêtre afficha environ cinquante barres d'outils inutiles ou dangereuses, et un soi-disant moteur de recherche connu pour espionner les ordinateurs infectés. Avec un soupir, elle colla une clé USB à usage unique dans l'unité centrale et lança une version d'AdwCleaner.

Une demi-heure plus tard, la crise était finie. La technicienne en profita pour installer Firefox, activer les mises à jour automatiques et remplacer l'icône du petit renard par la lettre « e » bleutée. Vu ce que le client allait payer, il méritait bien qu'on limite ses risques de pourrir son ordinateur à nouveau.

Elle rangea ses affaires. Il parut ennuyé.

— C'est tout ?

— Oui oui.

— Le mauvais sort est levé ?

La technicienne vit devant elle apparaître deux choix. L'un consistait à expliquer tout le fonctionnement logique et rationnel d'un ordinateur de salon relié à Internet, l'autre à jouer le jeu d'un superstitieux.

Elle n'était pas payée à l'heure.

— Le mauvais sort est levé.

Elle lui établit sa facture-type et s'éclipsa. Dehors, un homme encapuchonné de noir surgit des buissons.

— Magicienne, vous avez osé lever mon maléfice, soyez maudi – AAAAARGH

La technicienne finit de vider sa bombe lacrymogène sur l'individu et regagna la sécurité de sa camionnette. « Sorcellerie, poison, sorcellerie », gémissait l'homme encapuchonné.

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