– D'accord mais tu le feras revenir chez nous pour manger durant son séjour ? Me supplia Aldo quand je lui demandais mes trois jours de congés.
J'avais dit oui. J'espérais juste que Suki ne gaspillerait pas tout son portefeuille chez lui, sinon Maria était capable de le convaincre de rester une semaine entière et jamais je ne m'en sortirai. À un moment donné il n'aurait plus d'argent et je n'avais pas l'intention de le dépanner. Ma seule dépense pour lui aura été cet instant où durant le chemin du retour mes narines avaient été kidnappées par l'arôme succulent des viennoiseries de Georgie Shtock, le meilleur pâtissier. En fait le meilleur marchand du coin. Je trouvais dommage que ses productions ne rendaient pas célèbre la ville. Peut-être aurions-nous eu plus de visiteurs et la ville ne tomberait pas en ruines.
Quand j'avais passé la porte de notre chambre en tendant les sacs encore chauds, Suki avait relevé la tête l'air ahuri et m'avait demandé où j'étais passée comme s'il avait cru que j'étais partie en le laissant.
– J'ai fait une promesse et je vais la tenir. Voilà une preuve.
Je posais les sacs en papier sur la table et tendait mon petit doigt. Il ne comprenait pas mon geste et je pris son auriculaire frêle pour l'accrocher au mien. Je secouai mon bras à trois reprises :
– Je fais la promesse de toujours revenir.
Il se mit à glousser et quand je pensais que notre instant de complicité était fini, il ne relâcha pas son emprise et je dû déplier moi-même son petit doigt pour pouvoir m'atteler à récupérer les sacs. Je l'invitais à s'asseoir en face de moi devant la table basse et sortait deux superbes et énormes donuts au chocolat et deux café-latté aux cookies.
– Où avez-vous trouvé ça ? C'est de la nourriture ? J'ai très faim en plus.
– Je les ai achetés chez le vieux Shnock... Euh non je voulais dire, le vieux pâtissier Shtock. Excusez-moi, les gens le surnomment comme ça depuis toujours et j'ai...
– Qu'est-ce que ça veut dire Shnock ?
– C'est un surnom réducteur et pas gentil.
– Mais vous aimez bien cet homme ? Vous lui avez pris de son travail...
– Oui il cuisine bien.
– ...
– Mais tout le monde l'appelle comme ça !
– Je ne comprends pas. Tout le monde ce n'est pas vous.
Je m'étais engagée sur un terrain glissant et je devais à présent recentrer la discussion sur un sujet positif. Après avoir vérifié que le type appréciait cette nourriture et sa boisson je sortais un dépliant de publicité locale et le posais sur la table.
– J'ai un vélo, on peut aller jusqu'à la réserve animalière la plus proche. Il n'y a pas beaucoup de bestioles à voir mais je doute que chez vous, il y a ce genre de bêbêtes vu comment vous êtes blanc comme cachet ! On pourrait presque voir au travers...
– C'est amusant que vous disiez ça parce que dans mon vrai corps on peut voir mon cerveau...
C'était bon, je n'arrivais plus à manger mon donut et m'immobilisais. Je le reposais sur la table et jetais un rapide coup d'œil dans mon latté jusqu'à ce que je prenne conscience que des cookies bloqués au fond fassent remonter des bulles marrons étranges. Il tenta de changer de sujet en reprenant la thématique animalière :
– Quand j'étais enfant j'avais un animal de compagnie. Il s'appelait... Il s'appelait...
– Vous pourriez l'écrire ?
– Non mais je crois que son nom n'existe pas dans votre dialecte. Enfin, il était vraiment adorable et tout doux, mais il était gigantesque et faisait deux fois ma taille. Mère riait quand je pensais réussir à le cacher dans ma chambre alors que ses douze pattes dépassaient de mon étui de rangement.
Je m'étranglais avec ma boisson et tout en m'essuyant la bouche j'essayais d'articuler avec la langue encore chargée de cookies régurgités :
– Douze pattes ?!
– Comment vous expliquer à quoi il ressemblait... Quelque chose qui existe ici, que j'ai vu... Ah oui ! Voyez-vous une araignée et une limace, c'est...
– Non merci, je ne veux pas la suite, le coupais-je.
– Pourquoi ?!
– Je suis en train de manger là !
– Je ne vous parle pas de déjections mais d'une adorable créature.
Je me redressais vivement et attrapais mes vêtements de rechange que j'avais récupérés chez Lovely sur le chemin du retour. Heureusement elle n'était pas chez elle et n'avait pas eu à me sermonner pour mon absence de la nuit dernière. Je me dirigeais vers la salle de bain pour me changer et j'ai su que j'aurais dû fermer la porte. À peine avais-je commencé à enlever mes vêtements du haut que Suki poussa la porte et m'observait comme un enfant qui fixait un personnage de parc Disney qu'il venait de voir pour la première fois.
– Non mais ça va pas vous faites quoi là ? C'est pas possible ! C'est une coutume de chez vous, c'est ça ?!
– Oh non, je voulais juste voir à quoi ressemble une femme d'ici. Je me demandais si c'était les vêtements qui vous rendaient laide ou si vous l'étiez vraiment.
Je m'étais prise au jeu et comme je savais que son regard n'avait rien de pervers, j'enlevais alors mon soutien-gorge et les restes de mes vêtements puis le fixa à mon tour, les bras calés sur mes hanches. Il avait l'expression d'un zoologiste qui venait de découvrir une nouvelle espèce et qui débattait dans son esprit pour déterminer si son apparence avait quelque chose d'élégant ou de disgracieux. Je fus vite au courant de sa réflexion.
– Non mais ça ne va pas du tout, c'est à cause de cette zone-là, avouait-il en montrant mon ventre, il manque deux bras. Je n'ai vraiment pas l'habitude de ne pas en voir. Également, je trouve que vos mamelles ne sont pas bien placées et elles sont trop grosses ; dans votre vie quotidienne ça doit vous handicaper, non ?!
Je croisque je n'avais jamais autant ri de ma vie.
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Le bus dans le désert -Terminé-
Science Fiction(!Histoire terminée!) Une jeune serveuse sans illusions, un jeune voyageur très peu ordinaire. Une rencontre qui ne changera pas le monde mais qui nous rappellera ce que signifie "humanité". --Une histoire qui se développe au fur et à mesure, si vo...
