Chapitre 5

7 2 3
                                        

J'aurais bien aimé m'endormir de suite pour avoir mon taf de sommeil et être en forme le lendemain pour travailler. J'aurais aussi aimé que Maria soit si satisfaite de sa journée qu'elle m'offre un jour de congé comme ça gratuitement, pour me remercier d'avoir amené ce type au restaurant. Mais ça resterait un rêve car, on sait tous que l'argent appelle l'argent et ne rend pas lucide ni intelligent. Pour le coup je crois que le type avait raison.

L'explication à mon insomnie était que l'inconnu avait ouvert en grand la baie vitrée pour s'asseoir sur les barreaux du balcon et contempler les étoiles. Il y avait aussi le bruit du vent. Et je dormais en t-shirt et en jean, car mon pyjama était chez Lovely. Je m'étais relevée pour aller voir ce qu'il fabriquait. Je n'étais pas inquiète mais ce type me posait souci. Déjà d'où il venait, qu'est-ce qu'il foutait dans notre trou et pourquoi trouvait-il cet endroit intéressant ? Si on n'a rien à y faire, personne n'a de raison de rester dans ce coin de sable.

Au fur et à mesure que je marchais vers lui, je remarquais qu'il avait sorti une toile de sa valise et une palette de peinture et qu'il avait commencé à dessiner le décor de nuit s'étendant à l'horizon. Je n'avais pu m'empêcher de lui rappeler :

– Il y a plus beau à dessiner que le hangar à quads et les maisons moisies...

– Oh ça je l'ai déjà fait... Dit-il en me montrant une toile calée sur le côté.

C'était un visage, une expression très colorée et souriante. J'ai cru y voir un visage de femme, mais je ne savais pas s'il était humain car il semblait irréel et inaccessible.

– Qui est-ce ?

– C'est vous.

– Ah... Ben je ne me suis pas reconnue, on ne dirait pas une personne.

– Ce n'est pas vraiment vous que j'ai peint, tel que vous vous voyez mais j'ai dessiné votre âme et elle est très belle, parce que votre plastique elle, elle est vraiment très incohérente et laide.

Très bien. C'est là que j'ai pensé que ce gars était génial. Un type qui me trouve moche mais qui reste avec moi, ne cherche pas à m'abuser et qui me dit des choses gentilles, c'était sûr que j'allais l'aider à passer un bon séjour. (Et ce n'était pas du sarcasme, j'étais sérieuse)

– D'ordinaire, quand un homme dit à une femme qu'elle est laide, elle sera vexée et le frappera puis elle le détestera. Il faudra éviter de dire ça aux autres femmes que vous rencontrerez.

– Mais vous savez que je ne suis pas un homme ordinaire et vous n'êtes pas une femme ordinaire. Vous êtes bienveillante. C'est ce que j'ai appris en voyageant sur terre, que les gens comme vous peuvent converser avec les gens comme moi sans agir comme les humains que mon peuple croit que vous êtes.

Ce qu'il avait dit était presque trop complexe pour que j'en absorbe tout le sens profond alors j'ai laissé tomber et je me suis penchée sur son travail. Son coup de crayon était très précis et la couleur ressortait avec exactitude. C'était presque un miroir du spectacle nocturne qui se couvrait devant nous.

– J'aime beaucoup, déclarais-je.

– Merci. Chez moi, nous dessinons quand nos paroles ont tendances à heurter et que nous voulons être mieux compris sans blesser le cœur de nos voisins. Je sais qu'ici vous appelez cela de l'art. Mais en visitant le musée de Londres et de Madrid puis quand je suis tombé sur un homme qui peignait la ville en plein jour, seul sans personne pour l'applaudir ; je me suis demandé comment tous les hommes qui peignent ne peuvent pas tous posséder le titre d'artiste ?

– Euh, c'est une très bonne question, ça dépend si les gens trouvent ça beau ou pas.

– Et moi, ce que je dessine, vous trouvez ça beau ?

– Oui.

– Et pourtant je ne gagne pas d'argent.

– Ça dépend aussi des modes, des mouvements et des...

Il fronçait les sourcils et avait arrêté de peindre. Ses grands yeux me dévisageaient puis il se remit à peindre en expulsant une grande bouffée d'air triste :

– Je ne comprends pas.

Et il avait raison. Moi non plus je ne comprenais pas. Ce n'était pas moi qui en avais décidé ainsi, ni mes voisins, ni Maria, ni Lovely, ni John et pourtant nous devions continuer à l'accepter comme si c'était la seule vérité en ce monde, la décision d'un gars connu qui avait prouvé avec son jugement subjectif que cette toile était plus belle qu'une autre.

Je me redressais et posais ma main sur son épaule :

– J'ai une idée, je vais demander à mon patron si je peux avoir trois jours de congés, je travaillerais pendant trois jours de repos et je vous ferais visiter la ville comme vous le vouliez mais en échange il faudra faire un effort de comportement. Je ne voudrais pas vous voir essayer de chevaucher un buffle le deuxième jour ou de chercher à comment entrer dans un puits par en dessous. D'accord ?

Il posait sa toile contre les barreaux et passait par-dessus le balcon pour se retrouver debout face à moi. Il m'attrapait par les épaules et semblait vraiment ravi :

– C'est merveilleux ! Vous êtes vraiment une bonne personne, je pensais que je vous agaçais mais...

– Oui vous m'agacez mais vous êtes aussi une bonne personne. Enfin j'espère ! Ne me faites pas regretter !

– Oh merci Diana !

Et la seconde d'après il m'embrassait sur les lèvres sans demander la permission. Par réflexe, je lui envoyais ma meilleure gifle qui ne marqua pas le moins de monde sa peau et il retourna son visage vers moi pour afficher une expression dubitative en appliquant sa main sur sa joue.

– Mais aaiiieuuh... Pourquoi vous... ?

– Ça va pas la tête ?!! Je croyais que vous étiez un mec bien ?!

– Oh je me suis encore trompé de geste amical. Ce n'est pas ce que l'on fait lorsqu'on est heureux ? Tout à l'heure j'ai cherché comment vous remercier de votre amabilité et je suis tombé sur un extrait de film et...

– Je vois... Ajoutais-je un peu embarrassée en massant mon arcade sourcilière. Ce geste-là est plus approprié.

Et je lui serrais la main.

– Vous n'allez pas me tirer une balle après ? S'inquiéta-t-il.

– Vous devez arrêter de vous renseigner sur les comportements humains en regardant des films hollywoodiens. Ce n'est pas représentatif de la vérité. S'embrasser sur la bouche, c'est pour les gens qui s'aiment.

– Ah donc s'aimer et s'aimer bien ce n'est pas pareil ?

Je secouais la tête.

– C'est vraiment compliqué les humains quand même...

Le bus dans le désert -Terminé-Où les histoires vivent. Découvrez maintenant