Chapitre 3

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Ses assiettes d'une taille conséquente venaient d'être déposées sur sa table et tandis que nous retournions tous à nos postes et que les autres clients avaient vite fini de manger pour fuir la présence absurde de ce type, ce dernier se tourna vers moi et tira une chaise voisine pour la disposer à côté de lui :

– Il y en a beaucoup, n'en voudriez-vous pas un peu ?

– Euuuh...

Je me tournais vers Maria qui m'incita à exécuter son envie pour ne pas le fâcher, et puis je savais que si par malheur il tentait quelque chose de déplacé, elle s'en occuperait. Enfin, j'espérais... Il avait de l'argent... Elle me choisirait moi plutôt que son ensemble de plage. N'est-ce pas ?

Je m'installais doucement et il poussa une de ces assiettes vers moi en me tendant deux couteaux, en ayant gardé les deux autres fourchettes.

– Mangez ! Cela semble vite refroidir.

– Oui euh, mais pas beaucoup, je n'ai pas vraiment faim.

– Oh moi si, je pourrais avaler un éléphant ! C'est bien ce que vous dites dans ces cas-là ?

–...

– Mais j'ai été le plus impoli, je ne vous ai même pas demandé votre nom ? Mademoiselle... ?

– Diana...

– Enchanté, moi c'est Suwikitgitarluk... Oh non ! Non, je ne devais pas dire ça... Euh... je ne sais plus comment je devais.... Excusez-moi... Il y a trop d'informations nouvelles rangées là-dedans. Fit-il en tapotant son front avec son index.

J'étais vraiment mal. Je voulais vraiment rentrer chez moi. C'était la fin de mon service après tout. Moi, je n'en voulais pas de combinaison d'été, par contre je voulais une bonne douche fraîche chez Lovely pour me rincer de cette journée.

Mais j'avais essayé d'être sympathique car au final, ce type était bien mieux élevé que tous ces gros beaufs qui venaient se goinfrer en meute chez Maria et Aldo.

– On peut te donner un diminutif, proposais-je. Comme... Comme, Suki par exemple ! Je crois qu'en japonais, ce mot a un lien avec l'amour.

L'inconnu se figeait et semblait attendri. Il posa ses couverts sur la table et appliqua la main sur son cœur. Pendant un instant j'eus l'impression d'entendre un faible battement :

– C'est vraiment la plus belle chose qu'un terrien m'ait dite...

On allait faire comme si j'avais rien entendu et que tout était normal. J'allais rentrer chez moi après son repas et l'oublier. J'allais occulter son existence comme j'avais réussi à occulter tous les mecs toxiques qui ont malencontreusement trébuchés dans ma vie et ont brisé mes rêves.

– Je vais vous conduire vite fait chez Jane MacCready, c'est elle qui possède le motel du coin. Et ensuite vous vous débrouillerez pour le reste, d'accord ?!

Je réalisais qu'il venait de finir toutes ses assiettes en quelques minutes. À quel moment cela était-il possible ? Je n'avais même pas effleuré la mienne, trop préoccupée par la situation. Il se tournait vers moi après s'être essuyé le tour de la bouche avec la nappe et souriait, encore :

– Merci pour votre bienveillance. Je pense pouvoir me débrouiller maintenant. Je ne vous remercierai jamais assez, mademoiselle Diana.

Je pensais : « Génial, qu'il parte vite ! » Maria arrivait à toute allure avec la note et quand il eut lu le prix de ses consommations, il piocha dans un grand portefeuille parmi un nombre étonnant de gros billet et posa sur la table l'équivalent de trois déjeuners comme il venait de dévorer. Il se levait et se pencha en avant, remerciant notre hospitalité puis sortit du restaurant. Je restais assise sur ma chaise et par la grande baie-vitrée, je le voyais se diriger vers le bout du parking puis s'immobiliser et changer de trajectoire pour se retrouver devant la maison de Jonathan Shefferd qui lui ouvrait la porte en le traitant de tous les noms d'oiseaux pour le bousculer jusqu'à ce qu'il soit à une distance raisonnable de sa cour et de ses poules.

Le type ne comprenait rien, sûrement qu'après avoir été traité comme un roi, se prendre un coup de batte de baseball sur la tête avait dû chambouler son appréciation envers les habitants de notre ville. Tout en se massant le crâne il releva son poigné et tapota quelque chose sur sa montre puis tourna bien trois minutes dans la grande rue, cherchant le motel dont je lui avait parlé.

J'expirais un grand coup. Je ne dirais pas que j'étais très altruiste, mais je lui avais donné une adresse approximative sans expliquer le lieu exact, puis je m'en serais voulu s'il lui arrivait une couille parce que, de tous les hommes bizarres que j'avais rencontré il était le seul à ne pas avoir essayé de me peloter. Je devais bien le remercier pour ça.

Je me levais et allait récupérer toutes mes affaires dans mon casier pour enfin quitter Maria et Aldo trop concentrés dans le comptage de leurs nouveaux petits copains ; les billets de vingt. Je rejoignais Suki dans la grande rue tandis qu'il était en train de demander à un SDF comment on allait au Motel et que celui-ci acceptait de lui donner l'information en échanger de dix dollars, puis de voir le voyageur lui refiler et que le SDF, en proie à un début de fou rire, lui indiquait la direction du garage abandonné.

Je le rattrapais après avoir fait un doigt d'honneur au pauvre bougre trop heureux d'avoir gagné dix dollars et je posais ma main sur son épaule :

– Ce n'est pas par là le motel. Je vous y emmène si vous voulez ?!

– Ce brave homme m'a menti ?

– Il voulait juste votre argent...

– Ah oui, je m'étais déjà rendu compte que les hommes deviennent fous pour ces ridicules bouts de papier. C'est une raison absurde pour mentir.

– Et même se faire la guerre... Soufflais-je.

– Et bien... Je comprends pourquoi vous n'avez jamais pu utiliser plus de 10 % de vos capacités cérébrales.

Je restais bouche bée et le regardais faire demi-tour en redescendant la grande route. Il pointa du doigt l'enseigne « Motel » qu'il aperçut au bout de deux, trois rues que nous avions traversé.

Le bus dans le désert -Terminé-Où les histoires vivent. Découvrez maintenant