Chapitre 1

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Quand les voitures passaient le panneau de bienvenue de Breaking-Holle, ce n'était jamais par envie de venir visiter la ville la plus paumée et la plus ennuyeuse du Texas. Ils s'étaient soit perdus, en voulant regagner la grande cité populaire la plus proche de leur destination et leur GPS avait bugué. Soit c'était parce qu'ils avaient déjà roulé depuis plusieurs heures à la recherche d'un motel et d'un restaurant et que le Burger-Paradise et le Maccy étaient là à attendre des clients pour permettre à madame McCready de payer ses factures et pouvoir offrir un nouveau vélo à son fils pour noël.

Et si moi, je vivais ici, c'était provisoire comme pour tous les jeunes, car vouloir faire des études de médecine dans l'Illinois ça ne suffisait pas, il fallait en payer les coûts. J'avais beau avoir eu une bourse, elle ne m'aurait pas permis de subvenir à tout pour la dizaine d'années qui allait composer ma scolarité puis mon début de carrière, si je tenais sans un seul échec. Pas question de redoubler et devenir aide-soignante dans un hôpital merdique. Je suis désolée pour les aides-soignantes mais ce n'était pas l'avenir que je m'étais imaginé en sacrifiant mes amis, mon foyer, mes montagnes et ma connexion internet pour vivre plus de deux ans dans ce trou.

En plus il fallait que je paye une partie de ma présence parasite chez Lovely Cane, une femme de ménage ayant la charge d'un jeune frère qui pensait que rouler en vélo à quatre heures du matin en gueulant complètement pété allait résoudre leurs problèmes d'argent. À la sortie, il revenait chez lui comme un déchet en jetant sa bouteille de whisky et réalisait que d'avoir dépensé cinq dollars pour cette merde allait encore plus les enfoncer devant les taxes et la vie sociale pourrie de la région. Alors payer ma part, allait allonger mon temps de présence pour pouvoir repartir avec assez d'argent et rejoindre ma fac de rêve.

– Les femmes, ça devient médecin maintenant ?!

C'était ce genre de trucs que j'entendais dans le restaurant routier où je travaillais et qui illuminaient constamment mes journées.

Dans cette phrase rien n'allait à commencer par le mot « ça » qui semblait me définir. Je finissais de noter la commande, je me persuadais qu'ils m'avaient demandé mes projets dans la vie dans l'espoir que j'évoque l'envie de me marier et qu'ensuite ils allaient pouvoir m'apporter leurs lumières sur le sujet tels les experts en amour qu'ils étaient : ventres débordant des chemises et des jeans, moustaches proéminentes mal taillées parsemées du dîner de la veille et ongles couvert de crasse.

Une fois en route vers le bar pour y déposer leurs volontés culinaires extra viande, extra fromage et extra gras, je ressentais leurs yeux affamés me dévorer les fesses et rire entre eux, comme s'il était certain que l'un deux allait pouvoir repartir avec mon numéro à la fin du repas.

Je revenais pour y déposer leurs énormes assiettes et le plus redoutables des trois en termes d'odeurs posa sa main sous ma jupe et commença à se glisser dans mon entre-cuisse. Il ricanait comme un petit cochon qui couine même si je restais convaincue que les pauvres petits cochons n'auraient jamais de rôle à jouer dans une agression sexuelle. Je tentais de rester de marbre et posais ma main sur la sienne. Il souriait, pensant que je lui rendais son geste qu'il croyait agréable, mais ma voix accusatrice et menaçante lui faisait comprendre qu'il n'en était rien.

– Monsieur, si vous souhaitez pouvoir encore utiliser votre main droite en pensant à moi le soir, seul sous votre couette de canapé pendant que votre femme dort dans le lit après s'être refusée à vous pour la dixième fois cette semaine et à forte raison ; je vous suggère de déplier vos quatorze phalanges que je peux tordre en effectuant une pression avec mes cuisses. De déplacer vos cinq métacarpes que je peux briser en donnant un violent coup de plateau et de retirer vos huit carpes afin de ne pas vous rendre compte que le squelette peut aisément traverser la peau, et ne jamais repousser.

Entre temps, Maria était arrivée et planta un énorme couteau de cuisine sur la table, ce qui avait fait sursauter tout le groupe. Elle se pencha en avant et lui fit comprendre avec son éloquent monologue, qu'on n'emmerdait pas ses collègues sans le regretter :

– Ici on peut bouffer que ce qui est sur le menu ! Si tu essayes de goûter autre chose que ce qui est écrit, je peux te faire comprendre ce que ressent une femme en te coupant l'asticot mou que t'as entre les jambes. Ça dure environ deux secondes mais c'est loin d'être indolore... Quoique je pense qu'avec toi ça sera plus long. Quand c'est petit, le temps de trouver le départ du truc on a le temps de se louper plusieurs fois.

J'avais vu une goutte de sueur s'étaler sur sa joue. Il retirait sa main et récupérait sa fourchette pour commencer à engloutir son maxi-burger.

– C'est bien, bon garçon ! T'es là pour ça à la base, non ?! Insista-t-elle.

Elle lui tapa sur la tête avec son torchon et me dirigeait vers le nouveau couple de clients qui venaient de s'asseoir à une table opposée.

À la fin de la portion d'après-midi, Maria, m'autorisa à sortir prendre l'air avant mon départ et le service du soir, me donnant un mojito. J'étais en fin de service mais je n'étais pas flic, j'avais seulement des comptes à rendre à son mari le chef Aldo Reinarht et à elle mais tous les jours, chacun avait droit à un cocktail pour supporter ces journées de merde.

Le crépuscule décidait de pointer son nez en avance à cause des horaires d'hiver, mais qui se rendrait compte que l'automne touchait à sa fin dans ce maudit désert ? Dans cette steppe urbaine moisie que tout le monde oubliait une fois qu'ils avaient repris leurs voitures pour rejoindre la côte.

À l'heure habituelle, le bus du soir venait déposer madame Gladys, la vieille toquée qui partait tous les matins rejoindre un mari qu'elle avait perdu il y a vingt ans dans un bar à trente kilomètres d'ici, pour revenir et nous avouer qu'il devait encore avoir trouvé une autre pute avec qui passer la nuit approchante.

Mais ce soir-là, le bus avait déposé un jeune homme à la peau très pâle, aux cheveux très fins et à la maigreur maladive. Par je ne sais quel miracle il arrivait à soulever une énorme valise en PVC sans roulettes, couvertes de stickers et quand madame Gladys le salua à sa descente il lui fit le signe du Hellfest.

Je ne pouvais m'empêcher de ricaner dans ma tête :

Le bus des barjots... L'arrêt des barjots. Bienvenue à Breaking-Holle !

Le bus dans le désert -Terminé-Où les histoires vivent. Découvrez maintenant