Chapitre 12 : La couleur maléfique

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Quand Tom pénétra dans le hall de son HLM, un type en blouson kaki était en train de chercher un nom sur les boites aux lettres. L'adolescent évita soigneusement de croiser son regard. Dans la cité, il valait mieux faire profil bas, pour éviter les problèmes.

L'ascenseur était déjà au rez-de-chaussée et le monta en grinçant jusqu'au troisième étage. Odeurs d'urine et de désinfectant dans la cabine. Arrivé devant la porte de son appartement, Tom approcha son oreille pour écouter si son vieux était là. Il mettait toujours la télé trop fort, ou bien engueulait sa mère... Mais tout était bizarrement calme. Tom était certain de se faire copieusement engueuler, vue l'heure à laquelle il rentrait.

Son excuse était déjà toute prête : il s'était fait agresser dans la rue et il avait dû s'enfuir et se cacher dans un immeuble en construction, le temps de semer ses poursuivants. Bien entendu, son portable était déchargé, ce qui l'avait empêché de prévenir ses vieux... Il espéra que cela suffirait à éviter le courroux paternel.

Il fit tourner sa clé dans la serrure et entra le plus discrètement possible. Pas un bruit. Le couloir était plongé dans la pénombre. Peut-être que son père était sorti, après tout ? Cela lui arrivait rarement, vu le peu d'amis qu'il avait, mais il s'attardait parfois dans les bars du quartier. Alors pourquoi pas ce soir, avec un peu de bol ?

A peine eut-il mis un pied à l'intérieur du couloir, que la porte se referma en claquant derrière lui, le faisant sursauter. Le type en blouson kaki, aperçut devant les boites aux lettres, se tenait contre la porte, un grand sourire aux lèvres, lui bloquant toute retraite. Il portait maintenant un brassard rouge avec une inscription "POLICE" bien visible.

La mère de Tom surgit tout à coup de la cuisine, le visage ruisselant de larmes et la mine décomposée, genre : "mais qu'est-ce que tu as bien pu faire, mon fils à moi". Derrière elle, son paternel, bide en avant et figure rouge de colère, le fusillait du regard, mais bizarrement sans rien dire.

Tom comprit tout à coup pourquoi il se retenait ainsi : un type immense, au crâne totalement chauve en forme d'obus, moulé dans un costume-cravate de cuir noir et les yeux cachés par des lunettes noires, sortit à son tour de la cuisine, brandissant une carte plastifiée barrée de traits tricolores.

 – Bonsoir Tom, heureux de te rencontrer. Je suis le Duc d'Astaroth et je travaille pour la D.G.S.I. Je te présente Dominique qui est sous mes ordres...

Le gars qui bloquait la porte lui fit un petit signe de tête d'un air sardonique.

– Et voici Stéphane, continua l'homme en noir en s'écartant à peine pour laisser apparaitre un autre type tout aussi musclé qui tenait négligemment une sorte de Taser au bout de son bras.

Tom se crispa aussitôt. Le dénommé Stéphane venait de se déporter vers la porte du salon, lui coupant toute possibilité de retraite vers les fenêtres de l'appartement. Piégé... Il pensa immédiatement à la pierre dans sa poche et sa main gauche plongea dans son pantalon, recherchant le contact avec la gemme.

Astaroth sembla deviner son attention et secoua doucement la tête.

 – Inutile de vouloir utiliser le pouvoir de ta pierre... Tu risquerais de te blesser ou de faire du mal à tes parents... Reste tranquille.

Tom immobilisa sa main mais ses yeux allaient nerveusement du malabar bloquant la porte d'entrée à celui fermant le passage vers le salon.

 – Qui êtes-vous ? Qu'est-ce que vous me voulez ?

 – Je suis venu t'empêcher de faire une grosse bêtise. Tu as trouvé quelque chose qui  appartient au gouvernement. Quelque chose de très dangereux...

  – Comment savez-vous cela ?

 – Ta pierre a une puissance que tu ne soupçonnes pas encore. Si tu ne sais pas l'utiliser, tu pourrais réduire en cendres tout cet appartement et tuer bon nombre de personnes de l'immeuble. Ce n'est pas ce que tu veux, n'est-ce pas ?

Tom se passa la langue sur les lèvres, essayant de trouver une échappatoire.

 – Je ne vois pas de quelle pierre vous voulez parler... Laissez-moi tranquille !

– Du calme, Tom. Tu t'en es déjà servi tout à l'heure et ton ami Adam a bien failli en mourir... Tes amis et toi, vous êtes dans une situation qui vous dépasse. Je suis là pour t'aider.

 – Vous voulez me piquer cette pierre, oui ! Je ne sais pas d'où elles sortent, mais tout le monde veut nous les prendre !

 – Pas du tout... Ta pierre est à toi. Même si je voulais te la prendre, ce serait inutile : à partir du moment où le contact s'est établi entre elle et un humain, son effet n'agira plus que sur lui. C'est ta pierre. Elle t'appartient pour toute ta vie. Il faut juste que tu apprennes à t'en servir.

 – Et qui vous a expliqué tout cela ?

Le visage émacié du Duc s'éclaira d'un mince sourire. Avec des gestes infiniment lents, il ôta ses lunettes noires. Ce que vit alors Tom lui arracha une expression horrifiée. A la place des yeux, il n'y avait que deux trous béants, semblant plonger au fond de son crâne. Son visage émacié, où la peau parcheminée et comme sans vie semblait sculptée à même les yeux, ressemblait à celui d'un cadavre momifié. Mais le plus terrifiant, étaient les deux pierres noires et brillantes comme de la lave durcie, qui étaient enchâssées dans les orbites vides de ses yeux.

Tout à coup, les sombres gemmes se mirent à luire de reflets rouges éblouissants et Tom se sentit décoller du sol à quelques centimètres au-dessus de la moquette de l'entrée.

 – Comme tu le vois, fit l'homme en noir de sa voix caverneuse, je m'y connais un peu en  pierres spatiales...

La mère de Tom poussa un cri terrifié et alla se cacher derrière son mari. Tom sentit tout à coup quelque chose bouger dans la poche de son pantalon. Comme attirée par un aimant invisible, sa pierre noire sortit à l'air libre, se mettant à flotter dans le vide comme si elle était en lévitation.

 – Si je le voulais, reprit Astaroth calmement, je pourrais t'anéantir aisément et te reprendre cette gemme. Tu n'es qu'un enfant et l'arme que tu as trouvée est bien au-delà de tes faibles  connaissances. Mais la pierre blanche t'a choisi. C'est le Diamant des Élus. Alors, mon rôle est de t'aider à en prendre le contrôle.

Tom sentit la force le relâcher et se retrouva en train de tituber au sol, la respiration coupée.

 – Tu vas venir avec moi. J'ai déjà prévenu tes parents. Tu dois me suivre pour que je fasse ton éducation, car en vérité, je te le dis : un grand destin t'est réservé.

– Et si je ne voulais pas vous suivre ?

De nouveau, l'homme en noir eut un mince sourire. Il regarda intensément Tom et lui parla d'une voix lente.

 – Tu vas être absent durant quelques jours de l'école pour rendre visite à une vieille tante malade.

 – "Je vais être absent quelques jours pour rendre visite à ma tante...", répéta Tom d'une voix  monocorde, comme hypnotisé par le regard de braise de son interlocuteur.

Le Duc d'Astaroth se tourna vers ses parents et les regarda de la même manière.

– Votre fils Tom est en sécurité avec moi. Il m'accompagne pour aider le gouvernement à trouver les autres pierres, mais vous n'en parlerez à personne. Officiellement, il est parti rendre visite à sa tante malade...

La mère de Tom, qui avait repris un peu de ses esprits, répéta à l'unisson de son mari, de la même voix monocorde :

 –  "Tom est en sécurité. Il est parti rendre visite à sa tante malade... "

 – Et maintenant, retournez vous coucher. Votre fils vient avec nous, ses affaires sont déjà prêtes...

L'homme qui se tenait à l'entrée du salon pivota sur ses talons avec souplesse et attrapa un sac à dos posé contre le mur. L'autre homme avait pris Tom par le coude et le poussait doucement mais fermement vers la porte de sortie. L'adolescent jeta à peine un regard vers ses parents.

Il sortit sur le palier, accompagné d'Astaroth qui dû baisser son immense carcasse pour parvenir à passer sous la porte. Le Duc fit un geste de la main et la porte se referma toute seule dans son dos avec un claquement sec.

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