Chapitre 9 : La Callianis

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Abba descendait la terrasse pentue qui menait aux chantiers navals de Radia Granateo, forcé de louvoyer entre les paquets de foules massés devant les échoppes des marchés et les badauds en goguette. Même si sa carrure incitait prudemment les gens à tenter de l'esquiver, sa même corpulence de colosse en faisait un obstacle souvent percuté dans des " ho pardon " et des grommellements polis et agacés.

Jawaad, qui suivait son vieil ami, profitait de son sillage pour avancer sans trop de peine, lui ; mains dans les poches, pour ne pas changer, il semblait peu soucieux de la foule. Il lui fallait juste esquiver de temps en temps un cabas, un coude ou une épaule. Les difficultés du géant, qui était aussi son bras droit et qui essayait vigoureusement de rester à son niveau dans le flot de la marée humaine, lui tiraient des regards amusés. Après un énième impact de badaud, Abba aboya avec agacement :

– Tu peux me dire pourquoi passer par cette terrasse-là, alors que c'est le jour du marché et que c'est toujours bondé ? On aurait pu prendre les chevaux et faire le tour par les canaux au sud !

Jawaad lâcha un sourire.

– J'aime cette foule. Il y a ma boutique de thés, plus loin.

Le maître-marchand pointa d'un signe nonchalant une échoppe à la devanture coquette serrée entre deux autres enseignes de commerces de bouche. S'y pressaient quelques clients devant un large étal chargé de bocaux colorés et de pots d'épices de toutes sortes.

La foule était dense sur la rue, rassemblant un mélange bigarré de lossyans de tous les horizons. Les Athémaïs au teint café au lait dominaient, suivis des noirs des Franges de la même ethnie qu'Abba, des étéocliens au profil fier et altier et des Teranchens reconnaissables à leurs cheveux châtain clair et à leur peau hâlée. Armanth accueillait la diversité et, en tournant simplement la tête parmi tous ces visages, on pouvait aisément apercevoir des hommes du Nord grands et massifs, et même quelques Dragensmanns aux allures imposantes et des Hemlaris aux yeux bridés et à la peau de caramel ; et la liste des peuples, des ethnies et des atours exotiques était encore longue.

Quand il atteignit l'étal, la jeune vendeuse qui y officiait aperçut Jawaad et, délaissant les deux clients avec qui elle était en pleine palabre sur le prix des poivres, passa la tête dans l'entrée de la boutique :

– Papa ! C'est pour toi !

Abba se fit encore cogner en voulant rejoindre son ami, se retenant d'attraper le malotru qui marchait tête baissée et épaules voûtées et venait de lui rentrer dedans sans un mot d'excuse. Sa retenue n'était pas tellement motivée par la peur de la maréchaussée. Armanth n'a pas de police à proprement parler : la sécurité y est pour la plupart assurée, sauf autour du palais de l'Élegio et du Conseil des Pairs, par des gardes mercenaires embauchés par les commerçants et artisans de chaque quartier réunis en corporations, mais aussi financés par les dons des maîtres-marchands en fonction de leur intérêt à soutenir commerces et congrégations de la ville. Le résultat est que, d'une part, chaque quartier interprète un peu à sa manière l'application locale des lois et de la sécurité, d'autre part que, outre l'aristocratie de la ville qu'on ne touche de toute manière pas, les gardes tendent à une très grande mansuétude envers qui est membre influent de la Guilde des Marchands, ce qui était le cas d'Abba. Il aurait sans doute pu tuer un quidam en pleine rue et s'en tirer avec une amende pour tapage diurne...

Mais Jawaad était peu enclin à voir sa tranquillité troublé et l'esclavagiste se retint donc de provoquer l'esclandre qui pourtant le chatouillait fortement. Tout le monde n'était pas forcément armé à Armanth, bien que rares fussent les gens n'ayant pas, par sécurité, au moins un poignard à la ceinture. Une baffe pour punir un imbécile aurait donc eu fort peu de chances de se finir en duel ; pas en plein milieu du marché noir du monde.

Les Chants de Loss, Livre 1 : ArmanthLisez cette histoire GRATUITEMENT !