Chapitre 5 : Le Premier nom

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La plus âgée des deux rousses tatouées avait été traînée par Priscius lui-même dans ses jardins personnels, la tête couverte d'un sac et muselée par un bâillon qui ne parvenait seulement qu'à assourdir ses tentatives opiniâtres de traiter son oppresseur de tous les noms possibles. L'esclavagiste avait fait délier ses chevilles et agrippait le lacet qui enserrait le cou de la barbare ; mais elle persistait tellement à se débattre, cabrer et ruer qu'il avait fini par la tirer, moitié par le lacet, moitié par les cheveux sans ménagement, histoire que la rudesse du voyage la calme un peu. Le résultat s'avérait peu probant, mais au moins la fille était-elle trop occupée à reprendre son souffle et tousser pour résister efficacement.

Là, Sonia attendait, à l'ombre douce des tonnelles fleuries du petit parc isolé qui servait de cœur au Jardin des Esclaves de la villa de Priscius. Non loin derrière elle, une large fontaine coulait paisiblement en cascades, son bassin orné de nues sensuelles taillées dans des marbres blancs. Immobile, Sonia paraissait une autre œuvre d'art ajoutée à la beauté des lieux. Elle était vêtue seulement d'un long pagne, dont les pans de soie noire ne cachaient, et au strict minimum, que son intimité, le corps rehaussé de bijoux de bronze poli et d'argent, ornés de pierreries scintillantes.

Sans esquisser un mouvement, elle observait les deux autres esclaves aux mains noués dans le dos qui, à genoux, patientaient depuis quelques minutes sur les dalles du parc. Leurs colliers étaient eux-mêmes rattachés à des anneaux scellés au sol, prévus pour cet usage. La jeune rousse tatouée à qui nul n'avait demandé son nom n'avait ni levé la tête ni regardé autre chose que le sol depuis qu'elle avait été amenée sur la place. Sonia l'avait observé de longs moments pendant ces trois jours d'isolement et elle confirmait l'avis de Priscius : la jeune femme était brisée et ne réagissait qu'à la peur ; elle semblait avoir perdu toute volonté à vivre.

Sonia ne jugeait jamais les hommes et les femmes libres. Elle était esclave et, plus que fière de l'être, elle tirait arrogance de sa condition, se considérant comme une idéale et magnifique représentation de toute la sensualité de la féminité, plus parfaite que tous les rêves des hommes et les désespoirs des femmes. Mais à son avis la chose était entendue : on avait torturé et volontairement abîmé cette jeune femme pour offrir à Priscius un cadeau empoisonné. Il était dès lors possible qu'elle ne s'en remette jamais et Sonia trouvait dommage qu'elle risquât d'être achevée. Elle était jolie et dotée d'une apparence rare et unique. Mais Sonia ne se préoccupait cependant pas plus de son sort que de la sauvegarde d'un bel objet. C'était une esclave sans nom, une marchandise sans encore aucune valeur. Quand un objet est cassé, si on ne peut le réparer, on s'en débarrasse ; l'éducatrice n'aurait jamais pensé autrement.

L'autre jeune femme à genoux à côté de la petite rousse avait environ le même âge ; mais là s'arrêtait la ressemblance. Les cheveux couleur d'or pur, la beauté envoûtante des femmes des Plaines d'Éteocle, la silhouette somptueuse, même âgée de seulement seize printemps, elle était née fille de grande famille noble, héritière d'un grand nom. Elle portait la fatalité du sort qui l'avait amené jusqu'ici sans lâcher une once de sa fierté malgré la posture à genoux, cuisses ouvertes, qu'on avait imposées aux deux jeunes femmes. Elle était bien entendu totalement nue elle aussi, mis à part son collier. Une règle essentielle du Haut-Art, une première humiliation que les captives devraient endurer jusqu'à ce que la nudité leur soit naturelle.

Cette jeune femme blonde était née sur ce monde et elle en connaissait les cruautés. Elle avait été capturée des semaines auparavant lors d'un raid côtier. Personne au sein de sa famille n'avait apparemment pu payer sa rançon ; si ses ravisseurs en avaient demandé une, bien sûr. Soit les hommes avaient dû fuir, abandonnant leurs trésors, femmes captives comprises, soit il avait fallu choisir quelle rançon payer et qui abandonner à son sort ; elle avait fait partie des sacrifiées qu'ils n'avaient pu sauver. C'était cruel et courant entre les grandes familles et les cités-états étéocliennes. La jeune femme payait ainsi la faiblesse des siens et leur défaite ; il n'y avait même pas eu besoin de le lui dire. Une fois capturée, dans les régions d'où elle venait, une belle femme de son âge échappait rarement à ce destin. Cinq semaines durant, elle avait été bringuebalée en cage, d'échanges en négociations, jusqu'à n'être plus qu'une captive comme d'autres dans un lot de marchandises de qualités revendues à l'encan. La fidélité de son peuple aux préceptes de l'Église du Concile Divin l'imprégnait elle-même jusqu'à l'âme. Ses Dogmes, aussi injustes soient-ils, guides de leur moralité et leur mode de vie, justifiaient en grande partie ce qui lui arrivait ; elle portait la honte de la défaite des hommes qui auraient dû la protéger et l'endosserait pour le reste de ses jours. Pour elle, c'était tout simplement une évidence que rien ne pourrait remettre en question.

Les Chants de Loss, Livre 1 : ArmanthLisez cette histoire GRATUITEMENT !